Voir la version en ligne
 
 
 
Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #9 - 19 mai 2020
 
DES LIVRES • Réouverture de vos librairies !
 
FloriHebdo - Lettre #9
 
 
 
De nombreux ouvrages ont paru en mars dernier, au moment où les libraires ont dû fermer leurs portes. D’autres publications ont vu leur date de sortie repoussée. Pour saluer la réouverture des librairies indépendantes – l'accueil s'effectue, bien entendu, dans des conditions particulières –, nous avons souhaité partager avec vous quelques-uns des récits (essais ou romans autobiographiques, témoignages, journaux) que nous avons lus pendant le confinement et qui nous livrent un regard sur le monde d'hier ou d'aujourd'hui.
Les jurés des « Petits champions de la lecture » ont choisi les quatorze lauréats qui représenteront leur région lors de la finale nationale (en juin). Les vidéos des participants sont mises en ligne depuis le 12 mai. Ce jeu de lecture à voix haute, soutenu par la Fondation La Poste, est gratuit et ouvert à tous les enfants scolarisés en CM2.
 
 NATHALIE JUNGERMAN
 
 
Claro, La maison indigène
Éd. Actes Sud, 18 mars 2020
Par ÉLISABETH MISO
 
Longtemps Claro s’est refusé à faire sienne l’histoire familiale, tenant à distance ce qu’il savait d’un passé marqué par la colonisation et l’indépendance de l’Algérie. Et puis à la faveur d’une série de hasards, un travail de mémoire s’est imposé à lui, nourri de questionnements intimes et de son rapport à la littérature. Tout est parti d’un signe de correspondance entre Albert Camus et son grand-père paternel, l’architecte Léon Claro, pointé par son ami Arno Bertina. En 1930, Léon Claro fait bâtir au pied de la Casbah d’Alger la Maison indigène, à l’occasion du centenaire de l’Algérie française.
 
En 1933, Albert Camus la visite avec son ami Jean de Maisonseul et impressionné par les lieux, écrit à dix-neuf ans La Maison mauresque, son premier texte paru seulement après sa mort. En pénétrant à son tour mentalement dans cette Maison indigène qu’il n’a jamais vue, en rassemblant des archives et ses propres souvenirs, le romancier et traducteur déploie un subtil jeu de résonances personnelles et historiques. Surgissent ainsi, au fil des pages, plusieurs figures du passé toutes reliées entre elles par la Ville Blanche et par un réseau de coïncidences : son grand-père, son père, le cercle d’artistes et d’intellectuels formé dans les années trente par Albert Camus, Jean Sénac, Jean de Maisonseul, Sauveur Galliéro, Louis Bénisti et Emmanuel Roblès ou encore Le Corbusier venu à Alger en 1931. Luchino Visconti traverse également le livre avec le tournage de L’Étranger en 1967. Claro a connu enfant le poète Jean Sénac, un ami de son père. Le récit de cette amitié le mène jusqu’au vif intérêt de son père pour la littérature, et ce faisant jusqu’à sa propre passion. Henri Claro écrivait de la poésie mais n’a jamais été publié. « J’ai compris, mais un peu tard, qu’une maison est souvent un lieu où l’on attend quelqu’un. On reste là, devant le portail, persuadé que l’attente peut précipiter la venue de l’absent. » À travers sa relation au père, l’auteur remonte aux sources de sa vocation d’écrivain, reconnaissant enfin ce qui a circulé de père en fils, après avoir imaginé s’être construit seul en dehors de tout héritage. « Mais il ne suffit pas de se retourner pour voir ce qui est derrière soi, non, ce serait trop facile, et je suppose qu’un jour arrive où l’on doit apprendre à défroisser sa propre vie, à en lisser les plis, car c’est n’en doutons pas dans ces tracés confus qu’est inscrit, souvent illisible, non pas le faux mystère de soi, mais le souvenir perdu de tant de gestes, là que se sont agrégés les signes de l’impossible transmission. »
 
Agata Tuszyńska, Affaires personnelles
Traduit du polonais par Isabelle Jannès-Kalinowski
Éd. L'Antilope, 28 mai 2020

Par CORINNE AMAR
 
Romancière, essayiste, poète, Agata Tuszyńska écrit aussi pour le théâtre, est journaliste – certains de ses reportages lui ont valu nombre de récompenses – vit à Varsovie. Elle est l’auteure d’une biographie d’Isaac Bashevis Singer (Singer, paysages de la mémoire, Noir sur blanc, 2002), de récits autobiographiques comme Une histoire familiale de la peur (2006) ou Exercices de la perte (2009), de Wiera Gran : l’accusée (2011),
 
histoire de la chanteuse étoile du ghetto de Varsovie, dans le Broadway juif des années 1941-1942 ; ou encore, de La Fiancée de Bruno Schulz (2015) (publiés aux éditions Grasset). De chacun de ses livres, on peut dire qu’il est une enquête, de chacun de ces livres, on peut dire qu’il est marqué par l’histoire juive polonaise.
Elle fait paraître aujourd’hui aux éditions de L’Antilope, Affaires personnelles, cette fois-ci, remonte au mois de mars 1968, en Pologne, alors qu’une nouvelle vague antisémite secoue le pays, à peine vingt ans après l’extermination de six millions de Juifs, contraignant nombre de Juifs polonais, dont ceux qui ont vingt ans à cette époque, à se sauver pour sauver leur peau, abandonnant leurs « affaires personnelles », avec un document de voyage stipulant qu’ils n’étaient plus citoyens polonais. Ce sont ces voix, vivantes, dispersées à travers le monde, que l’auteure veut faire entendre cinquante ans après, d’autant plus bouleversée elle-même qu’elle a partagé sa vie quinze années durant avec l’un de ces témoins que la cicatrice de ce Mars n’a jamais cessé de faire souffrir. Dans Une histoire familiale de la peur*, Agata Tuszyńska, née en Pologne dans les années 1950, évoquait son histoire personnelle et la façon dont elle avait découvert à l’âge de dix-neuf ans sa judéité que sa mère lui avait cachée afin de la protéger, et le fait qu’elle était fille d’une survivante du ghetto de Varsovie qui avait vécu une partie de la guerre cachée dans une cave. Vérité qu’elle avait reçue telle une épouvante – elle avait grandi dans une famille polonaise avec un père catholique – et qu’elle mit plus de dix ans à assumer, jusqu’à en faire non seulement un premier livre autobiographique mais la matière des livres qui allaient suivre. Comment appréhender, avec ce que permettent les mots, la reconstitution d’un pan entier de l’histoire de la Pologne après-guerre et l’antisémitisme polonais ? « La guerre ne fait pas partie de mon expérience. Mars, non plus. Mais ces deux moments de l’histoire me concernent et me touchent. Ils sont les miroirs fondamentaux de mon identité. Je vois dans les deux des variantes de mon propre sort », écrit-elle, en préambule de ce récit choral d’émigrés de Mars 1968 – élevés dans les mêmes écoles primaires, avec les mêmes maîtres, les mêmes références culturelles, habitant le même quartier résidentiel, enfants d’une génération qui avait vécu la Shoah et le drame de la survie sous l’Occupation. Et les voilà, frappés à nouveau, devoir dire adieu à la Pologne pour toujours sur un quai de gare, quitter leur langue, changer d’identité, lutter pour exister en terre étrangère. Au Canada, en Amérique, en Suède, en France, en Israël… Ela Kofman (Elka), Rysiek Szulkin, Wytek Goliat, Ursula Hibner-Bonnet…, autant de noms porteurs d’histoires, autant de témoignages de ces enfants dont les parents avaient grandi pendant la guerre, dont certains avaient changé de nom, s’étaient fait faire de nouveaux papiers, avaient caché à leurs enfants leur identité, jusqu’à ce que ces derniers, au détour d’une circonstance, ne l’apprennent – des témoignages, longs comme une vie, ou brefs comme un songe.
Agata Tuszyńska réussit ce récit choral qui entremêle les voix de ceux qui se sont construits de nouvelles vies, et continuent, quelle que soit la langue de l’exil, de parler, entre eux, polonais. « Ils se sont reconstruits. Sans jamais cesser de se souvenir. »
Pour mieux appréhender ce que sa propre mère lui avait tu pendant des années de son identité, ce qu’elle n’était ensuite parvenue à dire à personne, Agata Tuszyńska lut tout de l’œuvre de l’écrivain polonais, Isaac Bashevis Singer (1902-1991), pour lui consacrer un essai biographique : Singer, paysages de la mémoire. Elle mit ses pas dans ceux de l’écrivain ignoré des Polonais jusqu’à son prix Nobel, en 1978, celui qui écrivait en yiddish, une langue que ne lisaient plus que quelques poignées de rescapés de l’Histoire. « Je suis arrivée en retard pour sa mort », écrit-elle dans Singer, Paysages de la mémoire, pour expliquer comment elle a enquêté. En archéologue de la mémoire et des lieux, elle sait aussi qu’elle écrit sur un monde disparu. Elle alla le chercher dans des villages polonais, des cafés de Tel-Aviv, des quartiers juifs de New York, en Floride où il était mort, en juillet 1991. Isaac Bashevis Singer avait quitté la Pologne en 1935, mais n’avait jamais éloigné ses personnages du petit peuple juif et de la misère de la rue Krochmalna, à Varsovie, où il avait passé une grande partie de son enfance.
Pour Libération, en novembre 2015, dans un entretien avec la journaliste, Natalie Levisalles, elle confiait ce qui la passionnait, bien en amont du travail fastidieux de l’écriture : « les idées, les voyages, chercher les gens, trouver des photos, des objets, des lieux, faire des interviews, c’est comme une enquête policière. En fait, j’ai toujours voulu être détective. On ouvre le mystère de la vie de quelqu’un – j’adore ».
 
* Une histoire familiale de la peur, traduit du polonais par Jean-Yves Erhel, éd. Grasset, 2006.
 
LETTRE CHOISIE

Alain-Fournier à René Bichet, 7 mai 1909.

Le Grand Meaulnes suivi de Choix de lettres,
de documents et d'esquisses

© Édition Gallimard, Collection Bibliothèque de la Pléiade, 12 mars 2020
 
Depuis sa rencontre avec Yvonne de Quiévrecourt, le 1er juin 1905, Alain-Fournier sait que le grand amour de sa vie restera inaccessible. Dans Le Grand Meaulnes, il projette la jeune femme sous les traits d’Yvonne de Galais. En mai 1909, alors qu’il vient d’être nommé sous-lieutenant à Mirande, le jeune homme de vingt-quatre ans à peine souffre d’une effroyable solitude qui le pousse dans le lit d’une prostituée. Il ne sait pas que cette femme d’un soir va lui montrer le chemin de la grâce.
 
« Je suis dans la maison de la fille perdue. J'ai couché dans son lit ; il n'y a plus rien à dire, je vais descendre par le perron du jardin et m'en aller dans l'obscurité. Mais au moment de terminer l'entrevue secrète, elle me retient par le bras et se laisse aller à la renverse sur le lit, en disant : « Écoute ! » [...]
 
Extrait lu par Jean-Pierre Guéno.
Musique originale © Ilan C. Jung.
 
 
Paolo Giordano, Contagions
Traduction de l’italien Nathalie Bauer,
Éd. Seuil. 28 mai 2020

Par CORINNE AMAR
 
Confiné en Italie, très touché par l’épidémie, le romancier essayiste italien, francophone, écrit Contagions, dans l'urgence, tel un témoignage coup de poing sur la pandémie, au moment où la situation est extrêmement grave en Italie et où le confinement, en France, n’a pas encore commencé. Le texte qui devait paraître au Seuil début avril, a été mis en accès libre sur le site des éditions dès le 25 mars. Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptéepeu importe, avait prévenu, en amont de la tragédie mondiale qui allait peu après s’abattre, l’auteur en plein désarroi et submergé de réflexions dont il éprouvait la nécessité d’en faire part, persuadé qu’elles seraient encore valables. Le texte est bref, une soixantaine de pages où le mot compte autant que la gravité de la situation ; réflexions intimes et philosophiques sur la contagion, la prise de conscience, la peur et ce à quoi elle nous renvoie au plus profond de nous-mêmes : propos lucide sur ces idées volatiles qui s’évanouissent en un instant, aussitôt la peur surmontée. C’est aussi un texte qui pose la question de l’écriture, du pouvoir envers et contre tout de la création littéraire. « J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes (…) ». Thème que l’on retrouve dans son dernier roman, Dévorer le ciel (Seuil, 2019), où il évoquait le rôle de la littérature et ce quelque chose en soi au fond pas très rationnel, mais juste une possibilité d'être perméable à ce qui se passe.
 
Maïa Kanaan-Macaux,
Avant qu’elle s’en aille

Éd. Julliard, 5 mars 2020
Par ÉLISABETH MISO
 
Sa mère perdant inexorablement la mémoire, Maïa Kanaan-Macaux sait qu’elle sera bientôt la seule à se souvenir. Alors elle veut « avoir encore un peu de temps avec elle maintenant que sa mémoire défaillante ouvre les portes d’une sensibilité gardée enfouie (…) ». Maintenant que sa mère parle du passé, de leur vie de famille, qu’elle laisse filtrer ses émotions, une relation plus étroite se tisse entre elles atténuant les manques. La fille installée en Normandie, vient régulièrement à Rome, dans le quartier de l’Aventin où réside sa mère et où elle a grandi. Chaque fois qu’elle gravit la colline, tout la ramène à son enfance : les odeurs, les rues familières où elle jouait avec son frère aîné Jean-Sélim. Ce qui a motivé l’écriture de ce premier roman à la trame autobiographique, c’est le besoin de garder vivante l’histoire familiale. L’auteure y raconte la richesse d’une enfance cosmopolite entre des parents qui ont transmis à leurs deux enfants une certaine idée de l’engagement et d’un monde ouvert. Elle y dévoile aussi les drames. Son père égyptien, diplomate pour l’ONU, partait pour de longues missions. Quand il était de retour dans la Ville éternelle, l’appartement s’emplissait de sa tendresse. Et puis, en novembre 1985, tout bascule. Le père décède mystérieusement dans une province reculée chinoise et est enterré en Égypte en l’absence de ses enfants. La mère brisée, déserte le foyer. « Je cherche à comprendre ce qui l’a poussée à sauver sa peau, à se construire un avenir sans se préoccuper de nous. » Maïa et son frère, respectivement âgés de treize et quinze ans, vont veiller l’un sur l’autre, indéfectiblement soudés. « Nous apprenons à devenir adultes sans filet, sans douceur, nous apprenons, côte à côte, chacun dans la vie qu’il se dessine, malgré la solitude, sans renoncer à son idéal d’un monde plus juste pour lui, et avec pour seul et unique objectif, pour moi, que celui d’être heureuse. » Jean-Sélim embrasse une carrière humanitaire et intervient dans les zones de conflits les plus dangereuses, Somalie, ex-Yougoslavie, Irak. Il meurt à trente-trois ans à Bagdad le 19 août 2003, lors de l’attentat contre le siège des Nations unies. Maïa Kanaan-Macaux était enceinte, son frère venait d’être père d’un petit garçon, ils étaient heureux, ils étaient inséparables.
 
Christophe Grossi, Va-t’en, va-t’en, c’est mieux pour tout le monde
Éd. Publie.net (réédition augmentée de photographies de Nathalie Jungerman), 11 mars 2020
Par CORINNE AMAR
 
Un jour sûrement, par agacement ou par lassitude, par résolution, un jour sûrement, parce que même près, même loin, son image nous obsède tristement, cette phrase sans doute l’aura-t-on, nous aussi, prononcée :
« mais va-t’en, va-t’en, c’est mieux pour tout le monde ! » Le narrateur de ce road trip n’a ni le costume ni la mallette, ni le rasage de près du commis voyageur, et
 
pourtant, c’en est un ; sur les routes, le coffre de la voiture de location empli des livres de la maison d’édition qui l’embauche, avec ses catalogues et ses bons de commande. Marathon organisé : les villes traversées, les rendez-vous en librairies au pas de course, l’attente fébrile, les parkings à trouver, les kilomètres de route à avaler, les cafés anxieux, les sandwichs sans âme en vitesse, les petits hôtels, les livres qui ont une âme et dont il faut parler, le temps après lequel il faut courir. Tout laisser tomber, ultime tentation : disparaître, s’évaporer, lui et son corps et son anonymat, nulle part chez eux. Dans les bars, les hôtels, les librairies, il entend les histoires des autres, toutes ces vies côtoyées, quand il peut, il sort son cahier, il écrit. Son univers, c’est les livres qu’il trimballe dans sa voiture ou ceux qu’il achète, les musiques qu’il écoute au volant, les rencontres, celle à qui il écrit – extérieur intérieur qu’il ouvre, qui apparaît. Partir, c’est écrire, c’est aimer pour ne pas se sentir mourir, même si ça doit finir un jour. Un road- trip comme un long poème, sensible à la blessure et habité de littérature.
« Je n’ai pas oublié les heures passées sur la route, les villes traversées et les librairies visitées, les voies à sens unique et les impasses, les arrêts forcés et les parkings souterrains, les chambres d’hôtel et les repas pris la plupart du temps en solitaire, la couleur des ciels du nord et l’odeur du bitume l’été, les moments joyeux et les doutes, les rencontres ratées et les attentes, les musiques écoutées et les phrases en boucle, les décisions à prendre et les questions ressassées, les prénoms, les noms et les pronoms à attendre, à entendre, à comprendre, à saisir, à retenir ou à oublier.»
 
 
Cet email a été envoyé à nathalie.jungerman@laposte.net.
 
 
© 2017 Fondation d'entreprise La Poste