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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #13 - 16 juin 2020
 
MUSIQUES !
Mozart • Chostakovitch • Dominique A
 
FloriHebdo - Lettre #13
 
 
 
La Fête de la musique aura bien lieu le 21 juin mais cette édition 2020 ne ressemblera pas aux précédentes (déambulations musicales, concerts sans public diffusés à la radio et à la télévision, fête virtuelle ou « aux balcons »...). Les initiatives varient selon les communes. Pour accompagner cet événement, FloriHebdo# vous propose un numéro entièrement dédié à la musique : classique, moderne, chanson française. Nous avons choisi un entretien avec le musicologue et ancien directeur de France Musique, Gilles Cantagrel, réalisé fin 2005 à l’occasion de la parution aux éditions Textuel de l'unique exemplaire autographe de la partition de Don Giovanni de Mozart (1756-1791) ; une interview de Bertrand Dermoncourt, directeur de la rédaction de Classica, qui publiait chez Actes Sud en 2006 (année du centenaire de la naissance de Dimitri Chostakovitch), un essai biographique sur le compositeur russe (1906-1975) constitué de douze journées-clés qui introduisent des chapitres thématiques nourris de témoignages, d'extraits de lettres, d'articles et de notes. Pour finir, nous publions une conversation avec le chanteur et musicien Dominique A, que nous avons eue en 2004 au moment de la sortie du recueil Tout sera comme avant (Verticales), auquel ont participé quinze écrivains français. Un livre qui fait écho à l’album éponyme et dont les titres des chansons ont été offerts aux auteurs. De ces bribes de phrases, chacun a répondu par une nouvelle d'une tonalité particulière. Signalons que depuis le 29 mai 2020, un ouvrage de Dominique A, Solide, est en librairie. Il s’agit d’entretiens biographiques avec le journaliste Grégoire Laville (Éditions Locus Solus).
Et pour rester dans un esprit de fête, nous avons sélectionné une lettre de Mozart, lue par le comédien et metteur en scène Luc Clémentin, des concerts, des émissions, des vidéos, que nous vous invitons à regarder à écouter.
 
NATHALIE JUNGERMAN
 
 
 
Musicologue, ancien directeur de France Musique, Gilles Cantagrel est l'auteur de multiples ouvrages sur la musique, notamment Dietrich Buxtehude (Fayard, 2006), Le Moulin et la rivière : Air et variations sur Bach (Fayard, 1998) et Bach en son temps (Fayard, 1997). D'autre part, il a dirigé la publication du Guide de la musique d'orgue et du Guide de la mélodie et du lied (Fayard, 1994 et 1991). En 2005, il publiait avec Catherine Massip et Emmanuel Reibel aux éditions Textuel (avec le soutien de la Fondation La Poste) : Mozart, Don Giovanni, le manuscrit, et aux éditions de La Martinière : Les plus beaux manuscrits de Mozart.
 
 
Entretien avec Gilles Cantagrel
Propos recueillis par Nathalie Jungerman. (FLoriLettres n°65, nov. 2005)
 
 
Le librettiste Da Ponte propose à Mozart, ravi, le mythe de Don Juan. Pouvez-vous nous parler du contexte dans lequel s'est accomplie l'élaboration de cette oeuvre ?
     Gilles Cantagrel Mozart a passionnément aimé l'opéra en général, et depuis sa plus tendre enfance. Ce subtil et profond connaisseur de l'âme humaine en a traduit dans sa musique les replis les plus obscurs, avec une pénétration insoupçonnée, et inégalée. C'est pourquoi il était très exigeant dans le choix des livrets. Il lui est arrivé d'en lire des centaines sans en retenir aucun. Il lui fallait exalter les grandeurs et les faiblesses de l'être humain, ses aspirations à un idéal, ses raisons de vivre ou de désespérer, ses luttes contre son destin. Et incarner le tout dans une action forte, scéniquement frappante. Simple et fulgurante, chargée de sens. Le mythe de Don Juan présentait les plus forts atouts pour séduire Mozart – l'amour et la mort, l'incessant désir de dépassement de l'homme, l'idéal inaccessible, l'aveuglement des passions, que sais-je... Da Ponte était un librettiste de très grand talent, mais je pense qu'il a travaillé sous le contrôle de Mozart, peut-être même collaboré avec lui à l'élaboration de ce livret extraordinaire.
Il existe de nombreux et très beaux Don Juan (deux précèdent l'adaptation de Mozart et Da Ponte, El Burlador de Sevilla de Tirso de Molina, 1630 et Dom Juan de Molière, 1665) mais Don Giovanni est unique…
     G.C Les raisons en sont multiples. Je pense que la toute première d'entre elles est qu'il s'agit d'un opéra. La musique, quand c'est celle de Mozart, des lignes du chant à la magie de l'orchestre, peut aller beaucoup plus loin que les pauvres mots de notre langage articulé, elle seule peut exprimer l'indicible. Elle fait tressaillir les ressorts de la vie inconsciente des personnages et décuple la puissance dramatique de la pièce de théâtre.
Cette frénétique ardeur de Don Giovanni, qui ne sait et ne peut que bondir d'instant en instant, semble être une sorte de souffle de vie, un moyen inéluctable d'échapper à la mort. Parlez-nous de la thématique du Temps chez Don Giovanni et des répercussions dans l'oeuvre musicale.
      G.C Il faut toujours avoir à l'esprit que la composition musicale est d'abord et avant tout une façon de créer du temps. Le temps de la musique, comme celui de la vie intérieure, n'est pas celui de nos montres. Combien de temps ont duré cette sonate, ce quatuor, ce concerto ? On ne saurait le dire, et le chronomètre ne nous apprendra rien, car c'est d'un temps autre qu'il s'agit. À peine commencé dans la nuit du double crime, le viol de la fille et le meurtre du père, éros et thanatos mêlés comme dans la tragédie grecque, qu'irrésistiblement projeté vers son accomplissement, l'opéra semble arriver à sa fin sans qu'on y ait pris gare. Je ressens Mozart comme hanté par ce problème du Temps. En trente-cinq ans de vie terrestre, il a vécu davantage et bien plus intensément que le commun des mortels en quatre-vingts ans... L'« unité de temps » prônée par les Classiques acquiert avec lui une dimension métaphysique. Regardez le drame effarant qui se joue dans Les Noces de Figaro : tout s'y noue et s'y dénoue du petit matin au crépuscule de cette Folle journée. Mozart lui-même vit plus vite que tout le monde, les témoignages historiques abondent là-dessus, éloquents. Il lui faut « créer tant qu'il fait jour », et par la musique, art du temps, braver la destinée qui va nous rejeter inéluctablement dans le non-temps de la mort. Cette composante tragique sous-tend toute la création de Mozart, même lorsque le sourire et la joie de vivre, frénétique elle aussi, semblent l'emporter. Il y a dans sa musique une respiration haletante et une constante inquiétude qui sont celles de sa propre vie.
 
LETTRE CHOISIE
 
 
Mozart - Lettres des jours ordinaires 1756-1791
Choisies et présentées par Annie Paradis
Traduites de l'allemand par Bernard Lortholary
Éditions Fayard, nov. 2005

Mozart à la baronne von Waldstätten
[Vienne, 2 oct. 1782]
 
Entre toutes chère, bonne et belle,
Dorée, argentée et sucrée,
Estimée et estimable,
Vénérée Madame
La Baronne,

Ci-joint j'ai l'honneur d'adresser à Votre Grâce le rondeau en question, ainsi que les deux parties des comédies, et le petit volume de récits. J'ai fait hier une grosse bourde ! – j'avais sans cesse le sentiment d'avoir encore quelque chose à dire – mais dans mon crâne stupide cela ne voulait pas venir ! c'était de remercier Votre Grâce de s'être donné aussitôt tant de peine pour ce beau frac – et pour la faveur de m'en promettre un ! – mais cela ne m'a pas effleuré ; comme c'est habituellement le cas chez moi ; – je regrette d'ailleurs souvent de n'avoir pas, au lieu de la musique, appris l'architecture, car j'ai souvent entendu dire que le meilleur architecte était celui chez qui rien ne bouge. (...)
 
Lettre lue par Luc CLÉMENTIN
Mozart - Rondo in D for Piano and Orchestra, K. 382 (1782)
 
Entretien avec Bertrand Dermoncourt
Propos recueillis par Nathalie Jungerman
(FloriLettres n°78, otobre 2006)
 
Bertrand Dermoncourt, journaliste à L'Express et directeur de la rédaction du mensuel Classica depuis 1998, est auteur de dictionnaires et de monographies de compositeurs, notamment,Tout Mozart. Encyclopédie de A à Z (Robert Laffont, 2006). Il a également participé au Nouveau Dictionnaire du rock de Michka Assayas (Robert Laffont, 2014). Il dirige par ailleurs la collection « Classica » aux éditions Actes Sud. En 2006, il publiait dans cette collection un essai monographique : Dimitri Chostakovitch.
 
Parlez-nous des circonstances qui vous ont amené à écrire cette biographie articulée autour de témoignages...
 
     Bertrand Dermoncourt J'aime cette musique depuis de nombreuses années ; or il se trouve qu'elle est toujours mal jugée. L'œuvre de Chostakovitch est née dans des circonstances exceptionnelles. Il fut l'un des rares – voire le seul ! – artistes d'envergure à produire un corpus de valeur sous la dictature. Pour comprendre cela, et pour préparer mon livre, il était indispensable de rencontrer des témoins, comme Vladimir Ashkenazy, Irina Chostakovitch, Valery Gergiev, Mariss Jansons, Gidon Kremer, Kurt Masur, Guennadi Rojdestvenski, Mstislav Rostropovitch et Vladimir Spivakov.
Comme Prokofiev et tant d'autres, Chostakovitch a fait l'objet d'humiliations et de condamnations, parce que sa musique, trop audacieuse, ne satisfaisait pas l'URSS de Staline pour qui l'art devait être « au service de la propagande »…
     B.D. Sa musique était rarement « au service de la propagande », en effet. Les réactions après la création de certaines de ses Symphonies fut pour cette raison très violente : la 4e, qu'il dut retirer, la 6e, la 8e, la 9e, la 13e... toutes pour des raisons différentes, elles ne plurent pas au régime. Chostakovitch fut condamné à deux reprises, en 1936 et 1948, parce que, sous Staline, les artistes devaient être à la botte du régime. Dire qu'il fit l'objet d'humiliations et de condamnations parce que sa musique était  trop audacieuse est réducteur, car les jugements esthétiques étaient toujours subordonnés à la politique.
Afin de poursuivre son activité, Chostakovitch devient membre du Parti, ce qui lui permet notamment de plaider en faveur d'artistes tyrannisés, comme par exemple le cinéaste Andreï Tarkovski, de rendre hommage à la poétesse Marina Tsvetaïeva...
     B.D. En devenant membre du parti en 1960, Chostakovitch s'engagea dans un mensonge – il ne croyait pas au régime et avait l'impression de vivre « dans une prison » – noyé sous les remords, qui fit douter ceux qui avaient toujours vu en lui un artiste « résistant ». Il fit ce qu'il put pour aider les gens qui le sollicitaient. Et il écrivit des œuvres de résistance comme les Romances sur des poèmes de Tsvetaïeva, ou la Symphonie n°13.
La musique de Chostakovitch est un témoignage direct de l'histoire de la Russie, mais aussi une écriture autobiographique. Vous écrivez : « On a souvent présenté les Quatuors de Chostakovitch comme une sorte de journal intime », « l'autobiographie est plus perceptible encore dans les 3 derniers cycles de mélodie ».
     B.D. Oui, en résumé on peut dire que Chostakovitch évoque son pays dans les 15 Symphonies, et sa vie intime dans ses 15 Quatuors et les mélodies.
 
 
 
Sa valse triste, Jazz Suite n°2, illustra les spots publicitaires d'une compagnie d'assurances et fut aussi la musique générique du dernier film de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut. Il n'est qu'à lire ces « douze journées de Dimitri Chostakovitch », reconstituées par Bertrand Dermoncourt, pour saisir plus amplement combien l'homme autant que l'œuvre furent emblématiques.
 
 
Piano Quintet Opus 57 : Martha ARGERICH, Piano • Joshua BELL, 1er Violin • Henning KRAGGERUD, 2d Violin • Yuri BASHMET, alto • Mischa MAISKY, violoncelle
 
 
Valery GERGIEV rend hommage à CHOSTAKOVITCH en dirigeant sa pétillante Première Symphonie et sa toute dernière...
 
 
Improvisateur de musique pour le cinéma muet, professeur attentif, amateur de sport… Voici 10 petites choses pour mieux connaître l’auteur de Lady Macbeth de Mzensk et de la Symphonie Leningrad.
 
Entretien avec Dominique A
Propos recueillis par Nathalie Jungerman
(FloriLettres n°38, mars 2004)
 
Dominique A, né en 1968, est un auteur, compositeur, interprète français considéré comme l’un des fondateurs de la nouvelle scène française au début des années quatre-vingt-dix. Il obtient la Victoire de la musique dans la catégorie « Artiste masculin de l’année » en 2013.
Tout sera comme avant, collectif - Variation autour d'un album de Dominique A, éditions Verticales, coll. Minimales, 9 mars 2004 avec un CD de 9 titres.
Photo © Nicolas Descottes
 
Comment est née l'idée de ce recueil de textes collectif autour de votre album Tout sera comme avant ?
     Dominique A  Ces dernières années, j'ai croisé pas mal d'auteurs français, notamment lors de rencontres littéraires. Au fur et à mesure, j'ai constaté qu'il y avait une génération d'écrivains qui nourrissaient un intérêt particulier pour la chanson contemporaine en France, de même nature que le mien pour la littérature. Alors, je ne sais plus ni comment ni d'où est venue l'idée du recueil, sinon que c'était un moyen de consolider les liens entre les deux mondes, tout en en soulignant les différences d'approche dans l'écriture. Ce qui sépare les choses et les gens n'est pas moins intéressant que ce qui les rapproche.
Vous écrivez dans la préface « derrière tout ça une bête question : qu'est-ce qui déclenche " leur écriture ", cette musique interne que le silence n'effraie pas, et le culot d'écrire ? »… Vous avez également joué le jeu en écrivant une nouvelle à partir de la chanson Le départ des ombres
      D.A. Oui, le pourquoi du comment de l'écriture littéraire est quelque chose qui me fascine assez, le rapport au mot qui n'est pas dit ou chanté ; sans doute que comme beaucoup de gens par rapport à la chanson, j'ai du mal à concevoir une approche intuitive de l'écriture dans la littérature, comme si tout roman ou nouvelle répondait à une intention précise et arrêtée, ou chaque mot était pesé en vue de telle ou telle intention. Je sais bien sûr que ce n'est pas le cas, mais ça reste assez mystérieux pour moi. Quant à ma participation directe au recueil, elle était motivée avant tout par la défection d'un auteur avant remise des épreuves ; ça faussait un peu le jeu d'un côté, tout en le consolidant de l'autre. Dans la mesure où je ne ressens pas la nécessité d'écrire hors les chansons, ma participation ne résout pas le « mystère ».
Vos chansons offrent des atmosphères, racontent des histoires (leurs titres, pour la plupart, sont narratifs), qu'est-ce qui en provoque la narration ? Est-ce à partir d'expériences, de lectures ?
     D.A. Pas mal de lectures, de phrases glanées çà et là, ou plutôt « captées ». À un moment où je n'attends rien (puisque le but de la lecture n'est pas de chercher des idées), une phrase, un mot se détachent de la page, c'est comme un flash, je sens que je tiens un point de départ, souvent très éloigné de ce que raconte le livre, une piste. Après, il y a évidemment une réceptivité à l'environnement, comme en l'occurrence le fait d'apercevoir des éoliennes dans un paysage, ou de voir apparaître le mot « bowling » au sortir d'une ville, qui provoque en moi une sensation d'inédit, de choses qui ne renvoient à aucune chanson que je connaisse, et par rapport auxquelles des situations ou des personnages peuvent s'élaborer.
 
 
Dominique A, Solide. Entretiens biographiques avec Grégoire LAVILLE
Préface Rebecca MANZONI (de France Inter). Éditions Locus Solus, 29 mai 2020.
Le journaliste Grégoire Laville dévoile ici, question après question, un artiste exigeant, simple et sincère, fragile par la voix, les thèmes évoqués, mais solide, comme le précise le titre, dans sa démarche personnelle, et qui séduit un public large et divers, issu de plusieurs générations.
 
 
Cet email a été envoyé à nathalie.jungerman@laposte.net.
 
 
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