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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #10 - 26 mai 2020
 
DEUX ÉCRIVAINS VOYAGEURS
Blaise Cendrars • Bernard Giraudeau
 
FloriHebdo - Lettre #10
 
 
 
Quand voyagerons-nous à nouveau à l'étranger ? Nous ne le savons pas encore précisément. Le rêve et la lecture peuvent aussi susciter des voyages, imaginaires ou « immobiles ».
Voici deux écrivains, Blaise Cendrars (1887-1961) et Bernard Giraudeau (1947-2010), qui ont parcouru le monde, et dont les textes poétiques ou romanesques sont empreints de leurs expéditions lointaines, de leurs itinéraires en bateau ou en train, de leurs errances dans les différentes villes du globe. Du monde entier, Au cœur du monde, Feuilles de route, autant de recueils aux titres éloquents, qui rassemblent des poèmes de Blaise Cendrars dans lesquels on lira notamment Les Pâques à New York, La Prose du Transsibérien, Le Panama… En 2007, à l’occasion de la parution des Œuvres complètes du poète-bourlingueur aux éditions Denoël et de l’essai biographique paru chez le même éditeur, Blaise Cendrars. La Vie, Le Verbe, l'Écriture, nous avions rencontré sa fille, Miriam Gilou-Cendrars (1919-2018), qui venait de publier une troisième version de cette biographie, revue et augmentée. En 2009, l’acteur, réalisateur et écrivain, Bernard Giraudeau, nous accordait un entretien pour parler de Cher amour (Métailié, mai 2009), son dixième et dernier livre, dans lequel il adressait des lettres à une inconnue, y racontant ses voyages, sa vie de théâtre, ses faiblesses, ses doutes, son désir d’aimer et son retour sur le porte-hélicoptères la Jeanne d’Arc, avec le titre d’écrivain de marine. « Ces lettres qui ne pourraient jamais finir sont celles de mes mouvements géographiques et de mes voyages immobiles sur la scène », dira-t-il.
Écouter le chanteur rap, Ekoué, scander un passage des Pâques à New York de Blaise Cendrars ou entendre des extraits de Cher amour de Bernard Giraudeau est aussi une autre façon de voyager…
 
NATHALIE JUNGERMAN
 
Entretien avec Bernard Giraudeau
Propos recueillis par NATHALIE JUNGERMAN
FLoriLettres n°106, été 2009
« Lettres d'amour et de voyages »
 
Cher amour est le titre de votre cinquième livre paru aux éditions Métailié (Le Marin à l’ancre, Les hommes à terre, les Dames de nage, les contes d’Humahuaca). Comme pour Le Marin à l’ancre, vous avez choisi la forme épistolaire plutôt que le journal ou le carnet de voyage, quoique les deux genres littéraires soient intimement liés dans votre récit… Dans Les Hommes à terre, il est aussi question de lettres et de cartes postales… La forme épistolaire convient-elle au voyageur ?
 
 La lettre est-elle une manière de conjurer l’absence ?
Bernard Giraudeau Il me semble que la lettre, ou même la simple carte postale, est un mouvement vers l’autre, le meilleur moyen pour partager des émotions, partager ce que l’on vit. J’aime utiliser la forme épistolaire parce qu’elle induit toujours, à un moment donné, une attention précise. Elle est une pensée pour l’autre. Quand le voyageur écrit une lettre, c’est un peu comme s’il prenait des notes pour son correspondant. Conjurer l’absence ? Sans doute. En ce qui me concerne, il s’agit probablement de l’absence de l’amour. Pendant un certain temps, l’amour n’a été qu’un fantôme, un lointain mirage pour devenir ensuite une réalité.
Dans Cher Amour, l’écriture épistolaire permet ces allées et venues entre Paris et l’ailleurs : l’Amazonie, le Chili, L’Indonésie, Djibouti, le Cambodge… Avec la correspondance, le temps devient un espace de potentialité, un lieu possible…
B.G. Oui, on abolit une distance, un temps. Ce n’est pas dans le sens du raccourci, mais dans celui de l’intemporel. Il y a aussi, bien évidemment, cette notion d’un lieu possible.
« Peut-être vous mentirai-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité » écrivez-vous en préambule… Peut-on parler de récit autobiographique ?
B. G. Je dirais plutôt qu’il s’agit d’un récit romanesque dans lequel je dis « je » et ce « je » met parfois l’accent sur ma propre existence mais il raconte aussi les débordements possibles, les histoires des autres. Ce récit met en scène une correspondance avec Madame T. qui est une fiction absolue. Le théâtre et les voyages sont des passages véridiques, mais finalement, quelle importance ! La frontière est floue entre l’autobiographie et la fiction. On est nourri de ce qu’on a vécu mais également de plein d’autres choses qui nous submergent et qui font croire aux autres ce qu’on n’a pas forcément fait. L’exactitude des événements n’a pas beaucoup d’importance. L’important, c’est ce regard que l’auteur peut porter ou rapporter.
Quand je dis abandonner le « jeu » pour le continent du « je », il s’agit vraiment d’un questionnement sur soi. Est-ce qu’on arrive à se reconnaître à travers cet écheveau complexe et ces chemins uniques ? On peut se reconnaître dans le récit, dans l’écriture d’un auteur qui est très différent de soi. Quand je lis Pessoa ou Michaux dont les propos peu tendres de Ecuador m’avaient choqué de prime abord, je m’aperçois qu’il y a des émotions, des sensations communes.
Il est question dans ce livre de voyages au bout du monde – vos documentaires « Carnets de voyage » seront l’aboutissement de cette caméra presque toujours présente –, de tournages sur lesquels vous ne vous attardez pas, de théâtre surtout, que vous nommez « le voyage immobile ». Quand ce « voyage » s’arrête, vous dites être « frappé soudain par le retour au quotidien ». Il est question également du voyage sur le lit d’hôpital, pour « mettre la douleur au repos »…
B. G. Oui, tous ces voyages sont effectivement dans ce livre. J’ai réalisé des documentaires pendant des tournages de films où j’étais acteur et à la suite de propositions qui m’avaient été faites.
Je ne savais pas à l’avance ce que j’allais écrire. J’allais mieux et j’avais envie de composer des carnets de voyages, me disant que ce n’était pas trop difficile grâce aux nombreuses notes que j’avais déjà accumulées. Une façon d’emmener avec moi le lecteur en promenade ! Puis, j’ai souhaité raconter une histoire d’amour, et j’ai imaginé la partager avec quelqu’un, ou même l’adresser à quelqu’un. J’ai aussi voulu évoquer dans mon livre ce voyage magnifique qu’est le théâtre, parler du jeu de l’acteur, de ce que moi j’ai vécu sur le plateau, de ces pièces importantes qui ont ponctué ces dernières années, Becket ou l'honneur de Dieu (Jean Anouilh, 1959) et Richard III (Shakespeare, 1591 ou 92) Tout cela s'est enchaîné. Il y a parfois une ivresse douloureuse, de longues répétitions dans le doute, un personnage qui ne vous laisse aucun repos, une évidence du jeu à trouver… Quand vous êtes sur scène, c'est incroyable, quasi transcendantal et le public vous met en état d’apesanteur… Alors, quand ça s’arrête, vous n’êtes pas tout de suite dans la réalité. Revenir d’un voyage ou du théâtre, c’est la même chose, vous êtes déphasé. Il y a toujours un temps de réadaptation et le retour au quotidien est un retour à l’anecdotique qu’il est souhaitable d’apprendre à regarder autrement.
 
 
Bernard Giraudeau • Portrait
Par CORINNE AMAR
 
« L’hôtel est désuet, sans confort. Il y a un large sourire au-dessus du comptoir. Les deux yeux noirs nous suivent jusque dans la rue. Le restaurant est vide. Soupe de coquillages et poissons. Il y a un bar dans une petite rue près du port. C’est à deux pas. La salle est minuscule avec des guirlandes de lumières blafardes. Une ampoule sur deux. Assises sur des chaises, de grosses femmes nous dévorent déjà. Ce sont deux putes pas chères en chair et très laides. Laides à faire frissonner. J’ai froid, je rentre. J’attends l’aube. Le matin est clair, avec des restes de brume sur les collines. Il faut reprendre la mer. » ( Le Marin à l’ancre, Métailié, 2001)
Les romans de Bernard Giraudeau se ressemblent ; des voyages au loin, « là-bas », des îles, des désirades, des longs départs, des retours pour mieux repartir-mieux revenir-mieux aimer, des histoires simples, des histoires de marins avec de la poésie et des fantasmes dans la tête, des « cargos arrêtés dans des rades », des vies quotidiennes, des tournées théâtrales, des amis, de l’exaltation, des rêves de femmes, des lettres, Journaux, Carnets de voyages mêlés, qui font la continuité de soi, qui font le prolongement, la présence de l’Autre. L’écriture indispensable – substance vive – , le Je t’aime qui se prononce sans se prononcer. Phrase relativement courte, qui laisse à l’adjectif de quoi se multiplier, de quoi l’emplir, de quoi l’habiter, musique du verbe qui entretient le mythe de l’ailleurs, cultive le charme, la fascination : l’Amazonie, l’Indonésie, le Cambodge, le Chili, l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Asie… : un monde, un autre, une navigation enivrante et pudique, des lieux qui n’en finissent pas d’être exotiques, des couleurs, des lits de fortune, un décor, un lyrisme juvénile…. ; le ton, dans son romantisme de voyageur, garde sa crudité de marin.
 
EXTRAITS CHOISIS

Bernard Giraudeau, Cher amour

© Édition Métailié, mai 2009
 
Cinq passages de Cher amour de Bernard Giraudeau,
 extraits des chapitres suivants :
 
Un trou dans l’Aide-mémoire (p. 13)
Esquisses philippines (p.118)
L’Honneur de Dieu (p. 154)
 
Extraits lus et mis en musique par N. Jungerman
 
 
Entretien avec Miriam Cendrars
Propos recueillis par NATHALIE JUNGERMAN
FLoriLettres n°83, février 2007  
Blaise Cendrars • « Je deviendrai célèbre par un mauvais coup ou par l’ecriture ».
 
C'est avec Les Pâques à New York que Cendrars entre dans l'avant-garde parisienne, avec cette nouvelle thématique de la vie moderne.
Miriam Cendrars  En effet, Cendrars a introduit le monde moderne dans la poésie et dans l'écriture. Il participait à cette mouvance qu'il a concrétisée de façon puissante. Les Pâques à New York en est un exemple fulgurant. Ce chemin dont je parlais n'est donc pas limité à un mode donné, il s'ouvre à tout ce qui se passe dans le monde, à toutes les transformations, les évolutions, les inventions qui en font partie. Et qui font partie de cette matière poétique qui est à exprimer. Les Pâques à New York, c'est New York tel qu'il le voit, ville nouvelle, technique, avec ses gratte-ciel, ses gigantesques constructions de ponts, ses chemins de fer, ses banques, et avec toute la misère des populations venues des quatre coins du monde rassemblées dans cette ville monstrueuse.
La Prose du Transsibérien concrétise également cette modernité...
M. C.  Paru en 1913, ce poème de 450 vers est un événement prodigieux qui a suscité critiques et polémiques pendant un an, jusqu'à la déclaration de la guerre. Un livre qui se déplie sur 2 mètres de long, tiré à 150 exemplaires, la hauteur de la Tour Effel, accompagné des compositions dynamiques et lumineuses de Sonia Delaunay, c'est le premier livre simultané. L'édition originale de cette création est un renouveau tant dans les formes du livre que dans l'illustration et la typographie. Cendrars a choisi lui-même les caractères dans lesquels sont composés les vers : ils varient au cours du long poème selon les sentiments évoqués. L'importance que Cendras donne à la typographie, à la mise en page, au format d'une oeuvre dès ses débuts avec les plaquettes Profond aujourd'hui, J'ai tué, L'Abc du cinéma… Souvent, il dessine lui-même la couverture de ses livres comme par exemple pour La fin du monde filmée par l'Ange N-D. illustré par Fernand léger ou Feuilles de route illustré par Tarsila.
Vous me parliez d'un montage en rap des Pâques à New York...
M. C. Mon fils Thomas Gilou a réalisé un film documentaire sur Cendrars, intitulé Éclats de Cendrars, dont une partie se passe à New York. Il a été évident pour lui que la musique pour accompagner cette séquence devait être en accord avec la modernité du poème de Blaise. Thomas est très intéressé par toutes les formes d'art, et il a eu l'idée de faire interpréter Les Pâques à New York par un rappeur, Ekoué, sur une musique d'El Khalif. Il m'a fait écouter cette interprétation sans me dire un mot au préalable. J'ai été très impressionnée, très émue par la force que ce poème prenait tout à coup. La musique et le martèlement de la voix restituaient ce New York du début du XXème siècle que le poème décrit, avec sa violence et la force de ses images. J'ai entendu Les Pâques à New York récité par bien des acteurs, c'était souvent très bien, mais jamais, je ne l'ai entendu restituant cette vérité au texte.
Après 1943, L'Homme foudroyé, Bourlinguer, La main coupée, Le lotissement du ciel sont des récits autobiographiques, des « Mémoires » dit Cendrars...
M. C. Qu'est-ce que le matériau pour un créateur, un écrivain en l'occurrence ? C'est ce qu'il vit, ce qu'il pense, ce qui le constitue. Plus il tourne son regard de tous côtés, plus il absorbe, participe au monde tel qu'il est, à tous ses contrastes, à tous ses extrêmes. Le matériau est là, dans son regard, dans sa vie. Ces quatre livres montrent à quel point Cendrars se renouvelle chaque fois qu'il aborde un nouveau récit, une nouvelle écriture.
 
 
Blaise Cendrars • Portrait
Par CORINNE AMAR
 
Il naît en Suisse, à La Chaux-de Fonds, en septembre 1887, de son vrai nom Frédéric Louis Sauser, Suisse, par son père et Ecossais par sa mère. Dès son plus jeune âge et au gré des affaires paternelles, il voyage – il a sept ans ; Naples, via Paris, Marseille, l'Égypte, chemins de fer, bateaux, hôtels, puis, écolier, en Allemagne et à Bâle ; « Le déplacement est devenu pour Freddy, un mode de vie normal, logique », dira sa fille, Miriam Cendrars, dans son essai biographique. À l'âge de seize ans, il fugue, prend le premier train venu, arrive à Moscou, rêve déjà au Transsibérien, voyage, dans une Russie d'apocalypse, devient apprenti chez un horloger, à Saint-Pétersbourg, rencontre l'amour, veut tout entendre, tout expérimenter, dévore les ouvrages d'aventuriers, écrit, pour lui, pour elle, copie des poèmes, note ses lectures, ses pensées. D'autres trains, des avions, des paquebots, le mènent de l'Inde au Brésil, de New York à Paris, Bruxelles, Londres… Il lui faut vivre, il exerce tous les métiers qu'il peut ; apiculteur, cultivateur de cresson, vendeur de cercueils, de tire-bouchons… Il commence son apprentissage d'homme et d'écrivain, tandis qu'il fait de l'aventure « sa matière première ». Il est à nouveau à Paris, dans une ville bohème et de misère, qui l'ignore, on est en 1911, 1912, il a sur lui « une valise bourrée de manuscrits », il veut être reconnu : « Je me suis fait un nom nouveau… » Freddy devient Blaise Cendrars – braise et cendres, où le pseudonyme de l'homme qui écrit, Homme foudroyé, brûlé vif qui meurt et revit sans cesse par la flamme de l'écriture.
 
EXTRAITS CHOISIS

Blaise Cendrars, Les Pâques à New York

© Édition René Kieffer, 1926
 
 Extraits du poème de Blaise Cendrars,
Les Pâques à New York,
rappés par Ekoué du groupe La Rumeur.
 
Album Itinéraire d’un fils d’immigrés
(mars 2008)
 
 
Des écoutes sonores, des créations monumentales, des films, des photographies... réalisés avec les locataires de Poste Habitat.Toit et Joie est la première société de Poste Habitat à avoir vu le jour, en 1957, pour fournir de nouvelles possibilités d'habitation aux personnels des Postes et des Télécommunications qui rejoignaient la capitale.
 
 
Cet email a été envoyé à nathaliejungerman@gmail.com.
 
 
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