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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #2 - 31 mars 2020
 
PIERRE SOULAGES - PORTRAIT
 
FloriHebdo - Lettre #2
 
© Pierre Soulages, photographie Christian Bousquet.
(Musée Soulages - don des amis du musée Soulages)
 
 
Dans la continuité de FloriHebdo #1 – et parce que lire, en ce moment, incite plus que jamais à la réflexion –, voici un portrait de Pierre Soulages, un extrait de ses entretiens sur « les Outrenoirs » qui mettent en évidence la lumière reflétée ainsi qu'un passage, à écouter, du Miroir ébloui de Jean Tardieu. Deux liens complètent ce numéro : l’un vers le site de l’association ZEP (soutenue par la Fondation La Poste) qui accompagne les jeunes pour qu’ils témoignent de leur quotidien, et l’autre qui permet d’entendre, chaque matin sur France Inter, une lettre qu’un écrivain a confiée à Augustin Trapenard. N.J.
 
 
« Enfant, j’aimais peindre, dessiner. On me donnait des couleurs mais je préférais tremper mon pinceau dans l’encrier. Cette histoire a fait le tour de la famille : « Que dessines-tu ? » m’avait demandé ma mère ou ma sœur en me voyant peindre à l’encre noire. J’avais répondu : De la neige. Tout le monde avait beaucoup ri, mais j’avais saisi quelque chose, le contraste », confiait Pierre Soulages à la journaliste Béatrice Gurrey pour le journal Le Monde, en novembre 2019, alors qu’il est à l’honneur, cette année, de la 22ème édition du Printemps des poètes, peintre parmi les poètes, cent ans déjà, avec une œuvre choisie (datant de 1967) pour illustrer l’affiche originale et le thème, Le courage. Dans ce long entretien, il évoquait l’environnement féminin de son enfance à Rodez – élevé par sa mère et sa sœur de quinze ans son aînée, sa liberté par elles octroyée, leur confiance absolue – la découverte prodigieuse, mémorable à jamais, de la lumière dans l’église abbatiale de Conques, le pouvoir de la peinture comme humanisation du monde ; l’œuvre toujours en mouvement, et ce sentiment qui nous habite quand nous aimons vraiment. En 1936, c’est la guerre, il a seize ans. Il se cache pour se soustraire au Service du travail obligatoire qui envoie les jeunes en Allemagne. Il se procure de faux-papiers, se retrouve près de Montpellier, agriculteur dans une propriété viticole. Les années qui suivent seront marquantes où il fera deux rencontres décisives ; celle du poète, écrivain, ami des surréalistes, Joseph Delteil, aîné de vingt-six ans qui encourage en ce jeune homme d’emblée la singularité artistique – « nous étions voisins et j’allais le voir tous les soirs, ensemble nous parlions beaucoup de poésie »* – puis, celle de sa femme Colette, en 1942, aux Beaux-Arts de Montpellier, passionnée comme lui d’art roman – inscrits tous les deux au même cours. « Jusque-là, je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui s’intéressait aux mêmes choses que moi ». C’est chez Joseph Delteil qu’il rencontre aussi Sonia Delaunay, entend parler de peinture abstraite. Elle et le couple qu’elle forme avec Robert Delaunay font partie des grandes figures de la peinture française. Tous les deux s’intéressent à la lumière comme outil, comme ils s’intéressent à l’abstraction et au figuratif, à la couleur, quand Soulages lui, choisira résolument la voie du seul pigment et la non-figuration. Aussitôt qu’il commence à peindre, il sait très vite qu’il préfère les couleurs assourdies, retenues – un rouge rentré à un rouge éclatant – non poussées à leur maximum d’intensité comme chez les Fauves, il sait ce qui l’exalte ; les arbres dénudés, les pierres et la terre, le vieux bois, le fer mouillé, le cuivre rongé, un je-ne-sais-quoi de fruste en la matière qui lui est fraternel. Il a pris conscience de ce qui va être l’essence de sa peinture :
« D’abord ce qui m’intéressait quand je peignais des arbres, c’était l’écriture des branches dans l’espace, la manière dont le ciel, le fond, devenait plus clair entre les branches noires. J’avais le souci de laisser les traces du pinceau très évidentes car c’était les qualités en quelque sorte « physionomiques » de la forme peinte qui m’intéressait », écrit-il, dans Soulages par lui-même, parcours.** Cette période de la guerre est pour lui un temps de retraite, de réflexion, de toute façon c’est la guerre, et la guerre « n’était pas propice aux vocations ». De Pierre Soulages, il n’est aucun volume théorique, aucun manifeste. Élucidations de sa pratique, engagement esthétique, ce sont des entretiens, des préambules à des expositions, des textes brefs qu’il nous laisse à lire, accompagnent sa démarche de peintre, dessinent un autoportrait, explicitent l’œuvre, immense. « Ce qui me touche, ce qui m’émeut et attire mon imagination, c’est la richesse enfouie dans le concret des choses, et de la chose-peinture bien entendu, leur vérité et non les ressemblances et l’imagerie qu’elles peuvent accepter. Je me souviens d’une verrière de la Gare de Lyon réparée avec du goudron, c’était peu après la guerre, à mon arrivée à Paris. Les coups de brosse gauches et rudimentaires des ouvriers qui l’avaient barbouillée me bouleversaient ».*** Celui qui ne titre ses tableaux que par date puisqu’une date guide vers autre chose, ne conçoit pas la peinture comme un témoignage mais comme une expérience poétique, se fait remarquer au Salon des surindépendants alors qu’il n’a que vingt-sept ans : il expose pour la première fois trois peintures et séduit aussitôt par ses tons sombres et l’abstraction totale de ses formes, reçoit des visites d’artistes étrangers, de galeristes, se voit propulser en Allemagne, au Danemark, aux États-Unis. Il arrive à l’Outrenoir en 1979 – ce mot qu’il invente sur le modèle des termes Outre-Rhin ou Outre-Manche – à un moment où il peine sur un tableau raté après lequel il s’obstine : il vient alors de trouver un autre pays. Il se rend compte qu’il ne travaillait pas seulement le noir, celui qui avait pris toute la toile, mais aussi la lumière qui s’y épanchait.
Quand on parle de couleur, cela l’agace un peu. Dans la peinture, ce qui est important, répète-t-il, ce sont les rapports, les relations – avec du noir et du blanc, ou du noir seulement. Car le noir est une couleur, une couleur violente, une couleur intense, et qu’il aime d’un amour sans modération, guidé non pas par la matière physique de la surface ni sa couleur mais par la lumière et la façon dont elle se décompose : la lumière par l’abstraction, ainsi en est-il. De sorte que, quiconque se déplace devant une peinture de Pierre Soulages voit le tableau se faire avec la lumière, se transformer devant ses yeux, se construire, soudain happé par les larges et solides traits noirs, le seul noir, omniprésent, lissé, labouré, terra incognita que nul avant lui n’avait aussi systématiquement explorée. Une domination qui dure et s’inscrit dans une continuité ; celle du goût pour le noir qui accompagne le peintre depuis l’enfance et qu’on retrouve dans ses souvenirs. Après la mort du père en 1925, la mère se rendait chaque dimanche au cimetière, accompagnée de sa fille – toutes deux en voile de crêpe froissé – et de son fils, Pierre qui n’avait pas cinq ans. « Tous les dimanches après-midi, l’hiver dans la gadoue, la boue, la neige fondante, pendant des années. En rentrant, on croisait le défilé des pensionnats qui faisaient la promenade, puis celui des orphelinats de filles en costume pied-de-poule. »**** Le regard de l’enfant exercé déjà, qui comprenait une couleur, le blanc, non pas isolée, mais en relation avec une autre, le noir. Soulages a choisi la verticalité, délaissant le chevalet pour peindre à même le sol. Il pense et voit ses toiles debout et, dès ses débuts, a privilégié les grands formats – ce qui était inhabituel – attentif à ce que cela provoquait en lui d’incitation à peindre. Les outils ? Affectionnant d’interroger leurs possibilités – surtout, ne pas être tributaire – il préfère, aux pinceaux racés d’artistes, ceux des peintres en bâtiment, ceux qu’il fabrique lui-même. Tout comme il broie ses couleurs, un peu comme le faisaient les anciens, a ses méthodes à lui, à commencer par l’utilisation du brou de noix. Son génie ? La passion, sans cesse recommencée. « On est toujours surpris par ce qui n’est pas prévu, c’est vrai, mais c’est une manière élémentaire de penser. Est-ce qu’on sait d’abord ce qu’on fait ? Ce qu’est précisément la peinture, je ne suis pas sûr de le savoir. »*****
 
CORINNE AMAR

*« Soulages par lui-même, parcours », in Pierre Soulages, Célébration de la lumière,
Skira/Seuil, édité par Sandor Kuthy, 1999
** op. cité (p.16)
*** op. cité (p.19)
**** Pierre Encrevé, Soulages, l’œuvre complet. Peintures I 1946-1959, Seuil, Paris 1994, p.16
***** Michael Peppiatt, Rencontre avec Pierre Soulages, L’Échoppe, 2004
 
 
EXTRAIT CHOISI
Pierre Soulages
Outrenoir
Entretiens avec Françoise Jaunin
La Bibliothèque des Arts, 2012,
édition revue et augmentée, 2014.
 
« Les Outrenoirs sont le contraire du monochrome. Ce n’est pas le pigment noir qui y est mis en évidence, c’est la lumière reflétée, transformée, transmutée par le noir ou par les états de surface du noir… Certains ont voulu voir dans l’utilisation radicale d’une couleur noire recouvrant la totalité de la toile un acte héroïque, une sorte de célébration désespérée de la mort de la peinture. Cette vision romantique pourrait peut-être convenir au monochrome noir, dont le premier exemple connu dans l’histoire n’est pas le carré noir de Malévitch, mais celui de Robert Fludd qui date de… 1617. C’est vrai qu’il y a souvent dans le monochrome une dimension mystique ou une intention de manifeste, mais ce ne sont pas les miennes. Trouver monochromes les toiles que j’ai commencé à peindre en 1979, c’est voir le noir que l’on a dans la tête, au lieu de celui qu’on a devant les yeux. Tout l’intérêt de cette peinture repose sur la lumière : une lumière réfléchie par les stries et textures du noir ; une lumière organisée, transformée, transmutée par la réflexion sur cette couleur qui est traditionnellement l’absence de couleur. Et puis n’oublions pas que j’ai tout de même utilisé bien d’autres couleurs que le noir… Mais c’était toujours des couleurs très ralenties.»
Jean Tardieu
Le Miroir ébloui. Poèmes des arts
Gallimard, 1993
 
S’adressant au lecteur, au début de son livre, Le Miroir ébloui (p.11), Jean Tardieu écrit :
Un miroir, voilà ce que nous sommes, lorsque nous prêtons une attention passionnée et émerveillée aux œuvres des arts créateurs.
Les formes, les couleurs et les sons qui nous fascinent ont produit sur nous un effet de choc, comparable à celui que rencontrent nos yeux lorsqu’ils sont éblouis par une lumière intense. (...)
Ici se manifeste, dans toute sa puissance, le rôle fondamental des arts, qui est l’innovation incessante.
 
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La ZEP (Zone d'Expression Prioritaire) accompagne les jeunes pour qu’ils témoignent de leur quotidien, pour qu’ils partagent leurs expériences sur des sujets dont ils sont acteurs ou témoins et pour qu’ils fassent part de leurs regards sur la société. Leurs textes sont publiés sur le site de l'association. La Fondation La Poste est partenaire de cette action solidaire.
 
 
Chaque matin sur France Inter, Augustin Trapenard lit à l'antenne une lettre que lui confie un écrivain.
 
 
Cet email a été envoyé à nathalie.jungerman@laposte.net.
 
 
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