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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #3 - 7 avril 2020
 
TCHAO LINH DE JEAN-LUC MANET
 
FloriHebdo - Lettre #3
 
Jean-Luc Manet, © Jérôme Soligny
Ciel parisien,© N.J.
 
 
Postier et critique musical depuis 1979, notamment pour les magazines Best ou Les Inrockuptibles (dès la création de la revue en 1986), Jean-Luc Manet a publié une quarantaine de nouvelles, principalement noires, et quatre novellas : Terminus Plage de Boisvinet en 2005 chez Autrement, Haine 7 en 2012 et Aux fils du calvaire en 2018 chez Antidata, ainsi que Trottoirs aux éditions In8 en 2015, texte pour lequel il a reçu le Prix des postiers écrivains 2017. Il est assistant d’études à la Branche Services Courriers Colis. Jean-Luc Manet nous offre ici une nouvelle inédite, intitulée Tchao Linh.
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Le 4 avril 2020, nous apprenons la disparition de Marcel Moreau, atteint du Covid-19.
 
Nous quitte un grand écrivain, un homme libre, un colosse, « notre » colosse, nous disait avant-hier Marie-Rose Guarnieri (libraire et fondatrice du prix Wepler-Fondation La Poste), affectée, elle aussi, par sa disparition. On a longtemps soulevé, grâce à ses mots viscéraux, des montagnes, dit-elle encore. Nous lui avions remis le Prix Wepler Fondation La Poste en 2002, pour couronner Corpus Scripti, paru à l’époque chez Denoël. Ont suivi notamment deux interviews dont une pour écrire la préface de sa correspondance avec Jean Dubuffet, publiée aux éditions L’Atelier contemporain en 2014 sous le titre, De l’Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs.
Pour rendre hommage à Marcel Moreau, dont l’œuvre (une soixantaine de livres) inscrit le corps dans le champ de la pensée, nous vous proposons la lecture d’une lettre adressée à Jean Dubuffet en novembre 1971, date à laquelle ce dernier présentait à la galerie Jeanne Bucher des dessins et sculptures, ou peintures sculptées, dont la plupart ont pour sujet des arbres qui appartiennent au fameux cycle de L’Hourloupe. « Vos forêts sont entrées en moi par les racines », lui écrivait Marcel Moreau.
 
NATHALIE JUNGERMAN
 
 
JEAN-LUC MANET
Tchao Linh
 
La nuit est d’un jaune métallique, dorée par cet éclairage public propre aux sites supposés touristiques. Comme si le boulevard Vincent Auriol, longeant cette partie aérienne de la Ligne 6 du métro parisien, avait le moindre caractère patrimonial. Le décor est juste moche, mais jaune. Rachel conçoit volontiers qu’il a cette teinte depuis des lustres. Jamais pourtant elle ne l’avait remarqué à ce point. D’habitude elle ne fait que passer et n’effleure ce jaune qu’aux hasards de la signalisation. Orange, je ralentis. Rouge, j’attends. Vert, je continue. Jaune, je m’en fous.
Elle tourne une fois encore la clef de contact de sa petite Renault, passée de blanche à jaune elle aussi. D’ailleurs toutes les voitures en stationnement sont jaunes, blanc-jaune, gris-jaune, noir-jaune… Pour un peu, on se croirait sur le parking d’un centre de distribution de La Poste, lorsque les tournées s’achèvent et les véhicules s’alignent.
Le démarreur émet un vague cliquetis sans effet et confirme la panne. À deux heures du matin, voilà ce qu’on appelle une tuile. Heureusement, son contrat d’assurance stipule un dépannage à toute heure et en tout lieu. Elle sort son téléphone du sac à main gentiment posé à la place du mort. Mort, l’iPhone l’est aussi. À force d’essayer de joindre ce connard d’Hugo, la batterie a fini par déclarer forfait. Qu’un téléphone déclare forfait ne la fait même pas sourire sur l’instant. On verra plus tard pour s’amuser de sémantique connectée.
Ils devaient se retrouver à l’anniversaire de Pierre-Yves, du côté de la Butte-aux-Cailles, mais Hugo lui avait posé un magistral lapin. Sa mini robe safran atteste pourtant de ses dispositions à valider les prémices de leur première rencontre, survenue sans sommations lors d’une autre soirée la semaine précédente. Il l’avait recontactée, ils avaient beaucoup échangé, par mails ou par téléphone. Une histoire s’ébauchait et elle en pétillait d’impatience. Elle avait passé toute son après-midi à demander conseil à sa glace. La valse de ses tenues rythmait ses hésitations jusqu’à ce qu’elle opte enfin pour la plus fraîche d’entre elles. Elle était sublime, mais sans chevalier servant pour refroidir les ardeurs, elle dût repousser les assauts à répétition de tout ce que l’assistance comptait de célibataires lourdauds. Mis à part ces aléas pondéreux, la fête n’était pas désagréable, bien que ponctuée à intervalles réguliers par ses tentatives de communication avec le seul homme dont elle aurait souhaité la présence. Elle finit par s’enquérir de l’absence du prince charmant auprès de connaissances communes. On lui parla alors d’un autre Hugo, très tombeur, très marié surtout. Une douche glaciale la cueillit. Elle dansa encore un long moment pour évacuer ses envies de meurtre et garder pour elle une humeur massacrante, puis elle prit congé pour échouer vingt minutes plus tard le long de ce boulevard désert.
Sûr qu’elle se sent seule. Elle ne l’est pas pourtant. Deux paires d’yeux l’observent à distance. Elle se dit qu’un taxi va bien finir par passer. Alors elle sort de la voiture.
Le vieux Bob est là, comme toujours, sous les arches de la station Chevaleret. Allongé sur son carton, il ne dort que d’un œil. En fait il ne dort pas du tout. Depuis que son chien s’est fait écraser par un bus l’hiver dernier, ses nuits s’étirent et l’obligent à plus de vigilance. Il convient de bien se rencogner dans la pénombre, dos au mur, pour éviter les coups de pieds d’une bande de skinheads, les crocs d’un pitbull sans laisse, voire le vol de son baluchon par un autre SDF. Il ne comprend pas pourquoi cette jolie dame blonde s’est arrêtée et attend à côté de sa petite guimbarde. Elle ne fait pas le trottoir ? Non. Bob connaît ces codes-là. Même s’il juge la tenue bien trop courte et légère pour l’heure avancée, il se dégage de la fine silhouette une distinction sans confusion possible. Il reste tapi mais, sans savoir pourquoi, ouvre grand son deuxième œil.
De l’autre côté de la rue, aux pieds d’habitations galeuses promises à une démolition prochaine, Linh aussi est perplexe. Planquée sous la bâche de la structure qui en journée sert encore d’étal à l’épicier, jusqu’à son expulsion programmée dans deux mois, elle jauge l’incongruité. Ce doit être ça une princesse. Elle se souvient en avoir entendu parler, mais n’en a jamais vu en vrai, habillée ainsi, tout en soleil de la tête aux pieds. Linh est éblouie, littéralement, elle en plisse ses yeux levantins. Pour mieux profiter du spectacle elle écarte de ses doigts bruns de crasse les longs cheveux noirs qui lui mangent le visage. Elle regarde ses espadrilles en plastique puis les stilettos surélevés de l’apparition. Des sentiments inconnus se disputent dans sa tête de petite fille. Elle a dix ans, en paraît à peine huit, mais perçoit déjà tout ce qui sépare son monde et celui de la fée en or. Ce n’est pas de la jalousie, on envie uniquement ce qu’on connaît. Elle trouve juste le tableau enchanteur, empli de parfums lointains. Elle voudrait une amie comme la belle altesse flavescente, qui lui ferait visiter son château, qui l’emmènerait en carrosse loin des caves du 13ème arrondissement où elle se terre depuis des mois, depuis que son papa sans papiers a été renvoyé là-bas, très loin vers l’Est. Une grosse berline sombre passe en trombe, klaxonne à tout-va, et trouble le rêve.
Dans un crissement strident, le véhicule en question pile. D’une marche arrière nerveuse il revient au niveau de la princesse. Linh n’aime pas ça.
– Alors, on est en panne Mademoiselle, ironise le chauffeur en terrain déjà conquis.
Non, Linh n’aime pas. La rue lui a vite appris à reconnaître les intonations qui précèdent les orages. Ils sont trois dans la voiture, propres sur eux mais salement éméchés. Leur façon de s’apostropher entre eux pue l’alcool et ses incertitudes à venir. Ils encerclent déjà la jeune femme avec les atermoiements faussement détachés d’une meute de hyènes. Linh se demande lequel va mordre en premier. Elle décrypte des mots inconnus, cric, soupape, bielle, dont ils ricanent haut et fort.
– Ah mais laissez-moi, se défend la proie blonde lorsqu’une première main s’insinue sous sa robe. L’étau se referme.
Linh hésite, souffre de ce qu’elle voit, mais reste à couvert.
– Hé, vous allez laisser la p’tite dame, tonne une voix caillouteuse de l’autre côté du boulevard.
C’est Bob. Il s’est levé et avance d’un pas décidé malgré sa claudication marquée. Linh et lui s’entraident un peu à l’occasion, un quignon, une pomme, une pièce. Elle lui a même montré l’accès à sa planque préférée, équipée d’un point d’eau pour la soif et de sommaires toilettes. Jamais par contre elle ne l’a vu se mêler aux salissures d’autrui. Lui aussi a dû se laisser électrocuter par le charme de Boucles D’or.
– C’est bon Papy, te mêle pas de ça, grogne un des trois jeunes types avinés avant de repousser Bob qui chute lourdement sur la chaussée.
Il n’a pas le temps de se redresser que Linh a déjà jailli de sous la bâche. D’un bond elle est sur le toit de la petite Renault d’où elle prend son envol pour atterrir toutes griffes dehors sur les épaules de celui qui vient de parler. Elle le mord au cou avant même qu’il n’atteigne le sol. La tête n’a pas fini de résonner sur le bitume qu’elle a déjà sauté à la gorge du second. Faute de meilleure prise, elle lui entame l’oreille gauche d’un violent coup de crocs avant d’expédier ses deux pieds joints sous la mâchoire du troisième. L’attaque du bébé tigre de Shaolin ne dure qu’une poignée de secondes mais le ménage est fait. Le premier à se relever hérite d’un kata définitif entre les yeux qui le renvoie au tapis. Ses potes sonnés et sanguinolents le traînent en titubant jusqu’à leur voiture et démarrent sans demander leur reste.
Le silence revient avant que Rachel et Bob ne recouvrent leurs esprits. Un séisme est passé et son minuscule épicentre reprend son souffle. Rachel regarde Linh, interloquée. Linh regarde Rachel, émerveillée. La petite tremble un peu, comme si toute l’énergie dépensée par son corps si frêle peinait à se régénérer. Rachel tremble aussi en épilogue d’une grande frayeur. Elle se baisse et dépose un baiser sur la joue de la gamine.
– Moi c’est Rachel.
L’enfant ne répond pas vraiment. À peine lève-t-il ses yeux fins et sombres pour marmonner un indistinct « Linh ».
Une sirène en approche hurle et capte les attentions. Un voisin, réveillé par le raffut, a sans doute alerté la cavalerie. Effectivement, quelques secondes plus tard, un véhicule tricolore, bleu (verdi), blanc (jauni), rouge (orangé), freine à l’aplomb de la scène ambrée. Ses portes claquent. Rachel se retourne. Linh a disparu. Même si les propos du vieux clochard confirment les siens, comment va-t-elle pouvoir expliquer à la police qu’elle vient d’être secourue par un chaton sauvage ?
 
 
 
Jean-Luc MANET
Haine 7
Dessin d'Emmanuel Gross
Éd. Antidata, 2012
 
Aux fils du calvaire
Éd. Antidata, 2018
 
Trottoirs
Éd. In8., 2015
Prix des postiers écrivains 2017
 
 L’auteur donne ici la parole à ceux qui marchent, ces émouvants somnambules qui subissent un quotidien sans futur.
 
MARCEL MOREAU
16 avril 1933 - 4 avril 2020


Prix Wepler-Fondation La Poste 2002
Prix de littérature francophone Jean Arp pour l'ensemble de son œuvre en 2006.


Hommage
 
« Ce qui devait arriver advint, c’est-à-dire un échange de lettres déboulant de nos corps de sang et de rein pareillement nomades, oscillatoires comme méharée. »
Marcel Moreau
 
Jean Dubuffet & Marcel Moreau.
De l'Art Brut aux Beaux-Arts convulsifs.
(Préface de N. Jungerman)
Éditions L'Atelier contemporain, 2014. Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste
 
« Mes manuscrits s'organisent d'une façon très désordonnée. C'est une voix qui surgit, ce n'est pas une voix qui me dicte. « Corpus Scripti » est un thème qui n'a cessé d'habiter mon écriture : le rapport du corps et de la création.»
(Entretien avec Marcel Moreau)
 
 
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Cet email a été envoyé à nathalie.jungerman@laposte.net.
 
 
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