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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #8 - 12 mai 2020
 
ABEL GANCE • UN CINÉASTE NOVATEUR
 
FloriHebdo - Lettre #8
 
Photo Nelly Kaplan et Abel Gance. © Collection particulière/DR
Nelly Kaplan, Mon Cygne, mon Signe. Correspondances Abel Gance / Nelly Kaplan. Éditions du Rocher,
mai 2008. Avec le soutien de la Fondation La Poste
 
 
L’histoire (complexe) de la réalisation, de la sauvegarde et des multiples restaurations du Napoléon d’Abel Gance (1889-1981) – film emblématique du patrimoine cinématographique mondial qui, dès sa sortie en 1927, connut plusieurs versions –, a fait l’objet d’une conférence en trois épisodes (2015, 2018 et 2019) du réalisateur et chercheur Georges Mourier. En 2007, la Cinémathèque française avait confié, à ce spécialiste de l’œuvre de Gance, une expertise qui consistait à recenser, comparer, puis analyser les boîtes contenant les nombreuses bobines du film. Cette étude a conduit à une nouvelle restauration du Napoléon. « Ce qui n’était au départ qu’un inventaire, puis une expertise, a finalement mis en évidence, à la lumière des nouveaux éléments découverts, la possibilité, et même la nécessité, d’entreprendre une reconstruction des deux versions originelles du film de 1927, devant conduire à une nouvelle restauration », affirmait Georges Mourier. L'entreprise étant actuellement bientôt terminée, il sera possible de voir le film dans quelques mois. En attendant, nous vous suggérons de lire sur France Culture un article d'Hélène Combis, Abel Gance : les rêves de Napoléon en polyvision enfin restaurés, de voir le film de Nelly Kaplan, Abel Gance et son Napoléon et de regarder sur Arte, un documentaire sur la restauration d’un autre chef-d’œuvre du cinéaste novateur : La Roue. Aussi, puisque nous avons évoqué Napoléon, rappelons qu’une sélection de ses lettres a été publiée aux éditions Robert Laffont en février dernier.
Nous avions consacré, en 2008, un portrait d’Abel Gance et interviewé sa collaboratrice, l'écrivaine et réalisatrice Nelly Kaplan, alors qu’elle publiait quelques morceaux choisis de leur correspondance, retraçant dix années d’une relation passionnelle et artistique. Le comédien et metteur en scène Luc Clémentin a accepté de lire, pour FloriHebdo, deux lettres d’Abel Gance datées de 1954 et 1958.
 
NATHALIE JUNGERMAN
 
 
Entretien avec Nelly Kaplan. Extraits.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman (FloriLettres n°95, 2008)
       
        Ce fut Napoléon qui révéla ce nouveau mode d’écriture filmique proposé par Abel Gance, la Polyvision, un développement temporel de l’espace… Puis, Gance a cherché à promouvoir la Polyvision au moyen d’autres réalisations cinématographiques…
N. K. En 1926, Gance avait déjà créé le triple écran dans son Napoléon. Il était un inventeur extrêmement prolifique. Trente ans plus tard, en 1956, on a essayé d’aller plus loin en réalisant un programme de courts métrages en polyvision, intitulé Magirama. Il a été projeté dans un petit cinéma à Montmartre, le « Studio 28 ». C’était pendant une grève générale des transports et il n’y avait pas grand monde dans la salle. Ce mode d’écriture filmique est l’équivalent visuel de la polyphonie. On peut voir simultanément plusieurs images. Par exemple, on voit sur l’écran central un personnage en gros plan, sur l’écran de gauche ce qu’il pense et sur celui de droite, les implications que cette pensée peut avoir sur des événements à venir... Les possibilités sont multiples. Actuellement, je constate peu à peu que la polyvision s’introduit dans les films. Des écrans sont coupés en deux ou en quatre. Mais à l’époque, on nous envoyait promener. Abel Gance était en avance. C’était un précurseur.
         Il y a une parenté avec les triptyques picturaux…
N. K. Certainement. Je pense même que c’est en voyant des triptyques et certains tableaux de la Renaissance comme ceux d’Ucello par exemple, que l’idée de la polyvision est entrée en lui. Dans les triptyques, on voit souvent trois tableaux différents. La polyvision est aussi l’équivalent en peinture du cubisme, amorçant la possibilité d’une vision dans la quatrième dimension.
        Vouc avez réalisé un moyen métrage sur Abel Gance qui a été projeté à l’auditorium de La Poste…
N. K. Oui, Abel Gance, Hier et demain… Un film de 28 minutes sur la carrière de Gance, réalisé en 1963. Quand je travaillais avec lui, j’enregistrais tout, je lui demandais de parler de son travail, de tout me raconter. J’ai des heures d’enregistrements et c’est à partir de sa voix que j’ai construit Abel Gance, Hier et demain. Ce n’était pas des entretiens de lui en direct, mais un film monté avec sa voix, avec tous les documents que je possédais, et notamment des extraits de films couvrant toute son œuvre. C’était un travail de montage minutieux. J’ai réalisé aussi en 1984, Abel Gance et son Napoléon, Gance était déjà décédé. Le film racontait la genèse du Napoléon, le tournage jalonné d’incessantes difficultés… J’avais beaucoup de documents d’époque, extraits de l’œuvre, photographies de travail, anecdotes du tournage... J’ai employé très souvent sa voix commentant les films. J’ai pensé à l’enregistrer sans savoir exactement pourquoi. Je me disais qu’il était pratiquement né avec le cinéma, qu’il avait commencé à faire des films en 1910 et qu’il fallait conserver une trace. Quand je l’ai rencontré, il était oublié par la profession cinématographique et avait beaucoup de mal à concrétiser la réalisation d’un film. Je lui ai apporté un soutien obstiné.
 
 
Images du triptyque final du Napoléon d'Abel Gance, 1927. Crédits : La Cinémathèque française/ H. Combis
 
Abel Gance : Portrait
(FloriLettres n°95, 2008)

 
Qui était Abel Gance (1889-1981) ? Un réalisateur de films hors du commun. Parce qu’il y avait en lui du poète symboliste, du « spiritualiste ambitieux de la vie future », du mystique illuminé, du sympathique mythomane ?… Peut-être et pas seulement. On lui connaissait l’enthousiasme juvénile, un prodigieux lyrisme, un appétit de création pour le moins phénoménal qui lui fit non seulement réaliser des œuvres cinématographiques mythiques telles que J’accuse, La Roue, dans les années 20, ou Napoléon finalement achevé en 1927, mais encore, en rêver un certain nombre, grandioses et irréalisables, restées au stade de projets inachevés ; on le découvre Pygmalion amoureux, volontiers irritable, diablement exclusif, maître incontesté, ami, amant, Enchanteur, vampire, « insatiable altéré », (comme il le dit lui-même, un 28 février 54), dans sa correspondance passionnée à celle qui fut son assistante, sa collaboratrice dix années durant, Nelly Kaplan, et dont la jeunesse comme la part d’admiration qu’elle lui vouait, ne dissimulèrent en rien le tempérament qui était le sien (Nelly Kaplan, Mon Cygne, mon Signe – Correspondances Abel Gance / Nelly Kaplan, éd. du Rocher, 2008). On le sait : cinéaste novateur très tôt affirmé parce que son style lyrique, visionnaire, tranchait, par sa singularité, sur la production de l’époque, pionnier du cinéma muet, Abel Gance compte parmi les trois plus grands réalisateurs de l'histoire du cinéma, avec l’Américain D.W.Griffith et le Russe S.M.Eisenstein, et si son Napoléon, l'un des derniers grands succès français du cinéma muet, est un monument de l'histoire du cinéma, c’est aussi le seul film français muet connu aujourd'hui aux États-Unis. « Je compte rester ici le plus possible, pour bien terminer ce pensum sur Napoléon, écrit Abel Gance un lundi 25 août 1958, du Château de Rondon. Je m’aperçois une fois de plus que je ne suis pas fait pour expliquer les sujets, mais pour les réaliser ; et je vois les scènes du découpage éventuel avant leurs rapports résumés, ce qui m’oblige à un travail lent et pénible. » Le film demanda plus de cent mille mètres de pellicule enregistrée, un millier de figurants et trois caméras, pour filmer des images distinctes ou combinées, fut maintes fois coupé, abandonné, repris, retravaillé, remonté – pensum de son Créateur. « Je suis moralement comme le temps aujourd’hui. Des suites d’orages et de giboulées assaillent mes pensées, les jettent sur le sol. Puis un coin de bleu, elles se relèvent et courent dans ta direction jusqu’à ce qu’une autre averse les immobilise. Je suis passé ce matin à la poste. Mais le miracle n’était pas pour ce matin. (…) (Printemps 54) ». C’est qu’Abel Gance ne croit pas seulement au miracle, il veut le voir opérer. Celui qui, jeune, se savait doué pour le théâtre et le mélodrame, commença par jouer la comédie et écrire des pièces en vers, se montra vite attiré par la réalisation et la production indépendante, et surtout, fasciné par le goût du « grand » : les grands sujets, les grands personnages, les grands acteurs. Voir grand, toujours plus grand et, sinon crever l’écran, en faire éclater le cadre : il est l'inventeur de procédés techniques révolutionnaires (le triple écran, en 1927 ; la perspective sonore, en 1929, la stéréophonie, en 1933 – procédés qui lui permirent de sonoriser son film Napoléon ; la pictographie, en 1938 – un appareil optique pour remplacer les décors par de simples maquettes ou photographies ; la polyvision, en 1956 – un procédé de film avec trois caméras par juxtaposition, qui donnait une largeur d'image trois fois supérieure au format conventionnel et permettait aussi un récit en trois images différentes). Parfois même, il lui arrivait d'accrocher sa caméra à une balançoire ou à la queue d'un cheval au galop, afin de créer l'illusion de la houle ou de l'accélération… « Mes mots, mes idées n’auraient-ils jamais été autre chose que des oiseaux étrangers sur l’arbre de ma vie qui s’en vont, lassés, les uns après les autres, me laissant sans paroles, sans pensées ? Mais ne voici-t-il pas le miracle ? Est-ce la sève qui sommeillait aux racines de l’arbre et qui maintenant monte en jets mystérieux, J’entends, écoute bien ceci, j’entends frémir en moi une musique bouleversante, neuve et magnifique. J’apprends enfin mon propre langage. A.G. 25 juillet 1957 ». S’il déploie tout son génie dans le muet, l’arrivée du parlant le dessert, sinon le perd. Il est alors amené à tourner des films moins personnels et plus commerciaux. Avec Nelly Kaplan, il réalise La tour de Nesle (1954) et Austerlitz (1960). Aux âges de soixante-douze, soixante-quatorze ans, il n’a rien perdu de son enthousiasme de jeune homme ; il s’étonne de sa santé, toujours bonne – malgré les difficultés de la vie, malgré surtout, « la sottise humaine », dont il s’attriste –, il s’étonne de « ces forces inépuisables qu’il sent en lui » et qu’il voudrait voir affleurer, tel un « mineur assis sur son filon d’or », et s’il n’a jamais retrouvé cet élan créateur qui le portait dans les années vingt, il n’en rêva pas moins, à quatre-vingts ans passés – de porter à l'écran les vies du Christ, de Moïse, de Christophe Colomb, d'Ignace de Loyola, de Merlin l'Enchanteur ou autres « destins de grands »…
Il meurt, à Paris, où il était né, à l’âge de quatre-vingt-douze ans.
 
CORINNE AMAR
 
LETTRES CHOISIES
Abel Gance à Nelly Kaplan

© Édition du Rocher
 
Deux lettres (décembre 1954 et septembre 1958)
introduites par Nelly Kaplan :
 
« 13 décembre 1954. Nous commençons à travailler sur le programme Magirama de courts métrages en Polyvision, c'est-à-dire la vision simultanée de plusieurs écrans : un écran central et deux écrans latéraux, créant pour la vision l'équivalent de ce que la polyphonie apporte dans la musique. Cela prendra deux ans avant de se concrétiser en décembre 1956. Dans sa lettre, Gance fait allusion à une gouache que le peintre Robert Delaunay exécuta à sa demande en 1913, pour illustrer son invention des Orgues de Lumière, permettant de créer des images sur un grand écran par le truchement d'un jeu d'orgues. »
Lettre du 13 décembre 1954
 
« Plusieurs lettres encore, avec plus d'ombre que de lumière. Puis, le 3 septembre 58, le Sunlight d'Austerlitz luit doucement. Gance commence à trouver le ton, et l'enthousiasme... Je suis toujours à Venise. »
Lettre du 3 septembre 1958
 
Lettres lues par le comédien et metteur en scène Luc CLÉMENTIN qui dirige la compagnie théâtrale ULTIMA CHAMADA qu'il a créée en 2002.
 
« J’ai réalisé en 1984, Abel Gance et son Napoléon, Gance était déjà décédé. Le film racontait la genèse du Napoléon, le tournage jalonné d’incessantes difficultés… J’avais beaucoup de documents d’époque, extraits de l’œuvre, photographies de travail, anecdotes du tournage... » Nelly Kaplan, entretien avec N. Jungerman (2008)
 
 
« Il a fallu des années pour faire renaître ce film (La Roue d'Abel Gance), retrouver les traces : scénario, lettres, notes, partitions musicales, négatifs, copies, chutes de films laisées un peu partout à travers l'Europe, puis il a fallu le restaurer... L'histoire de la renaissance de cette oeuvre est une épopée digne du film lui-même. »
 
 
« La Cinémathèque française a bientôt terminé un travail de restauration du Napoléon d'Abel Gance, un film de 7 heures, de 1927, dont les 20 dernières minutes furent tournées avec trois caméras. Plongée dans une époque où le cinéma, encore muet, n'était que pur esthétisme, "musique de lumière". »
 
NAPOLÉON, entre l’éternité, l’océan et la nuit
Édition établie par Loris Chavanette.
Préface de Patrice Gueniffey. 
Robert Laffont, coll. Bouquins, février 2020.
Avec le soutien de la Fondation La Poste.
 
Napoléon a écrit plus de 60 000 lettres. Sont-elles pour nous des outils ou des œuvres ? Leur intérêt est double, et même multiple. La lecture de cette sélection de lettres nous permet de restituer l’homme d’action qu’il fut ; son parcours, ses idées, son affection. Mais aussi, nous sommes frappés par l’inspiration littéraire qui anime lettres, billets, proclamations signés par Bonaparte puis par l’Empereur. (...)
 
LIRE la suite de l'article. Par Gaëlle OBIÉGLY
 
Cet email a été envoyé à nathaliejungerman@gmail.com.
 
 
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