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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #12 - 9 juin 2020
 
RÉPARER LE LANGAGE • SALON VIRTUEL DU LIVRE
DES COLLÉGIENS ET LYCÉENS
 
FloriHebdo - Lettre #12
 
 
 
Et si ? (Édition 2020) : 16 romans en trois recueils écrits collectivement par 450 collégiens et lycéens de la Haute-Garonne et de la région parisienne, sous l’égide de l’Association « Réparer le langage, je peux ». Illustrations de couverture des recueils : Clément Baudrimont, en licence Arts plastiques
Maquette des recueils : Eliott Alissoutin, en licence professionnelle édition
 
 
La 5ème édition du Salon du Livre des collégiens et lycéens, qui devait avoir lieu à la Société des Gens de Lettres à Paris (le 6 juin) et à la Médiathèque José Cabanis à Toulouse (le 10 juin), n'est pas annulée ni même reportée : elle devient un « festival en ligne » sur un site qui lui est entièrement dédié. Ce salon, organisé par l’Association « Réparer le langage, je peux » dont la présidente et le vice-président sont Sandrine Vermot-Desroches et Alain Absire, est l’aboutissement d’un travail collectif sur une année scolaire. Avec le soutien de leurs professeurs et accompagnés par des écrivains, des adolescents de différents établissements de la Haute-Garonne et de la région parisienne, du collège au lycée, ont écrit seize romans rassemblés en trois volumes intitulés Et Si ? Faute de pouvoir se réunir physiquement en ce mois de juin et accueillir le public comme les années précédentes, les élèves sont présents sur une plateforme virtuelle pour parler de leurs romans, en lire des extraits, témoigner de leur expérience – vidéos, textes et dessins à l’appui. Écrivains et professeurs, ainsi qu’une responsable jeunesse à la librairie toulousaine Ombres Blanches et une enseignante-chercheure en sociologie, Mariangela Roselli, prennent aussi la parole. L’Association « Réparer le langage, je peux », créée en 2015, est une action solidaire soutenue par la Fondation La Poste. Nous avons interviewé Sandrine Vermot-Desroches et Alain Absire, l’écrivaine Fabienne Jacob qui a animé des ateliers d’écriture dans des classes de 5e et 3e, et Mariangela Roselli qui a observé le dispositif chez des jeunes de 13 à 16 ans dans quatre collèges.
 
NATHALIE JUNGERMAN
 
 
Entretien avec Sandrine Vermot-Desroches et Alain Absire
Propos recueillis par Nathalie Jungerman
 
 
 
Sandrine Vermot-Desroches est titulaire d’un Master 2 Édition, professeure certifiée de Lettres Modernes et romancière (dernier roman publié : Ma part de soleil, éditions Pétra, 2019). Elle participe en 2015 à un groupe académique de réflexion dans le domaine des lettres : Langue et nouvelles pratiques d’écriture. Elle anime des ateliers d’écriture auprès d’adolescents. Elle est administratrice au Prix du Jeune Écrivain et présidente de l’Association « Réparer le langage, je peux ».
 
Alain Absire est romancier, nouvelliste, auteur pour la jeunesse et essayiste. Prix Femina en 1987 pour L'égal de Dieu et traduit en de nombreuses langues, il est l'auteur d’une quarantaine d’ouvrages (dernier roman paru : Mon sommeil sera paisible, Gallimard, 2014). Il est également administrateur de la Sofia, président du jury du Prix du Jeune Écrivain de Langue française et du Prix des Postiers Écrivains. Officier des Arts et Lettres, il a été président de la SGDL de juin 2002 à juin 2010, dont il est toujours Sociétaire. Alain Absire est vice-président de l’Association « Réparer le langage, je peux ».
 
 
L’Association « Réparer le langage, je peux » propose une action en trois temps sur l’année scolaire auprès d’élèves de collège et de lycée, avec le concours d’écrivains… Qu’est-ce qui a motivé ce projet dont l’appellation fait immédiatement référence au titre d’un des livres bien connus de Maylis de Kerangal (Réparer les vivants, Verticales, 2014) ? Pouvez-vous nous présenter votre association et ce projet littéraire en quelques mots ?
     L’Association « Réparer le langage, je peux » née en 2015 a pour objectif premier de lutter contre le décrochage scolaire par le langage lu, écrit et parlé et cela à travers un médium, le livre. Nous avons choisi ce verbe : « Réparer » en référence au beau roman de Maylis de Kérangal car notre action a une dimension littéraire. Faire entrer les adolescents en littérature en les faisant écrire eux-mêmes tout en « réparant » selon la définition qu’en donne Alain Rey dans son dictionnaire « remettre en état ce qui est endommagé, déréglé, détérioré ». C’est un verbe fort ! Une action forte quand le langage incomplet, incompris, amputé parfois de son sens empêche de se comprendre les uns les autres, de comprendre le monde et de l’imaginer.
Quels en sont les objectifs et les conséquences ?
     Le défi que nous nous sommes lancé : faire écrire des romans collectifs à des collégiens et lycéens de tous horizons, y compris issus des publics éloignés du livre, voire en rupture avec l’école. Ce choix de l’écriture collective est une pratique qui se distingue de la conduite traditionnelle d’un atelier d’écriture. Le but : non seulement intégrer à ce dispositif des élèves en difficultés que l’usage des mots paralyse, mais aussi stimuler l’esprit de proximité et de solidarité. À travers l’écriture, l’élève gagne en confiance. La publication des livres, les signatures, la participation au Salon du Livre des Collégiens et des Lycéens conduisent les élèves à éprouver un sentiment d’insertion porté par la fierté de la réussite qui nourrit leur estime d’ eux-mêmes. Cette écriture collective, à laquelle s’associe la Fondation d’entreprise La Poste, devient le terrain de l’appropriation d’un lexique plus riche, plus précis et plus universel. Elle développe l’imaginaire aux portes de la littérature et de la liberté au lieu des images toute faites qui envahissent les esprits. Et puis, il y a l’ultime issue, pour beaucoup la réconciliation avec le livre, son usage, sa fréquentation ! Et pour d’autres, tout simplement l’envie d’écrire et de partager !
Est-ce les établissements scolaires qui vous sollicitent ?
      Tel est le cas en particulier pour les collèges de la région toulousaine. En effet, étant inscrits au Parcours laïque et citoyen des collèges, « Réparer le langage, je peux » figure au catalogue publié chaque mois de juin par le Conseil départemental de la Haute Garonne qui soutient notre action depuis les origines. Ainsi, pour chaque année scolaire, plusieurs collèges renseignés sur notre méthode et nos objectifs se portent volontaires pour nous rejoindre. Mais il nous arrive aussi de solliciter certains établissements dont le profil nous semble répondre aux critères éducatifs et socio-culturels qui sous-tendent notre action. Tel a été le cas cette année pour plusieurs lycées professionnels de Paris dans lesquels nous avons pu travailler entre autres avec des élèves allophones, mineurs isolés.
Quel est le rôle du Salon du Livre des Collégiens et des Lycéens ? Et en cette période particulière, qu’avez-vous décidé pour que ce Salon ait lieu ?
     Les deux Salons du Livre annuels organisés à Paris et à Toulouse en l’honneur de ces jeunes romanciers tout surpris de se retrouver là, devant des centaines de spectateurs et auditeurs conquis, leur permet de parler de ce qu’ils ont réussi à travers l’écriture de romans qui n’auraient jamais existé sans eux. Images vivantes de la mixité sociale, présentant eux-mêmes « Leurs livres » et les dédicaçant sans relâche, ils prouvent que la pratique de l’expression écrite va de pair avec celle de l’expression orale et qu’elle est à la source du développement et d’échanges humains sous toutes leurs formes… Toutefois, en cette période si particulière que nous traversons actuellement, à titre exceptionnel, ces deux Salons ne font qu’un, virtuel sur le site : www.reparerlelangage.fr où élèves, écrivains et professeurs témoignent d’une même voix de ce que peut apporter l’écriture collective à tous et à chacun.
 
Entretien avec Fabienne Jacob
Propos recueillis par Nathalie Jungerman
 
Fabienne Jacob est écrivaine. Elle publie chez Buchet-Chastel et Gallimard (dernier ouvrage paru : Un homme aborde une femme, Buchet-Chastel, 2018). Son roman Corps a obtenu le Prix Thyde Monier 2010 de la Société des gens de lettres et a figuré sur la sélection du prix Femina. Fabienne Jacob anime des ateliers d’écriture auprès de tout type de public. Dans le cadre du projet « Réparer le langage, je peux », elle a animé des ateliers dans des classes de 5e et de 3e.
 
 Dans le cadre du projet « Réparer le langage, je peux », vous avez animé des séances d’écriture dans des collèges. Quelles en ont été les différentes étapes ?
     Fabienne Jacob J’ai animé des ateliers d’écriture dans une classe de 5e, il y a trois ans, et ces deux dernières années, auprès d’élèves de 3e. Le travail est très différent selon le niveau scolaire et le public. Les élèves de 3e de cette année, qui étudiaient dans un collège parisien et qui avaient pour professeure Marie-Hélène Lafon, également écrivaine, prenaient complètement en charge le projet. Il fallait chaperonner davantage les élèves de 5e, – ils sont beaucoup plus jeunes –, les stimuler, leur souffler des idées. Ils étaient, quant à eux, dans un établissement des Apprentis d’Auteuil à Bagneux. Ce n’est donc pas du tout le même travail selon le public. Je suis présente dès la première séance, j’explique ce qu’on va faire. Je lance des pistes d’histoires, de fictions. Puis, lorsque le sujet est choisi, on mûrit de plus en plus les personnages et le scénario. Ensuite, on se lance dans l’écriture du récit. Au départ, il y a beaucoup de discussions, de débats, de prises de notes : on écrit les sujets qui fonctionneront ou pas, on voit si ça plaît au plus grand nombre. Certains préfèrent des histoires à d’autres. Les élèves se chamaillent et c’est la majorité qui a le dernier mot. Mais parfois, nous (auteure et professeure) essayons de donner la prime à l’originalité. Il nous arrive de soutenir une idée qui nous paraît très bien et qui a peu de suffrage.
Comment se passe, en pratique, l’écriture collective ?
     F.J. On procède par demi-groupes. Environ une douzaine d’élèves dans chaque groupe. Quelqu’un lance une phrase, l’autre l’améliore, le professeur anime et l’écrivain consigne les phrases. On leur souffle parfois des adjectifs, des termes qui pourraient être plus appropriés, mais ce sont eux qui écrivent leur texte. C’est ainsi avec les classes de 3e. Je devais évidemment beaucoup plus aider les élèves de 5e. Je leur ai proposé une série de petits jeux littéraires, dictionnaire poétique, portrait chinois, pour savoir ce qu’ils aiment. Par exemple, décrire une école, une saison, avec des définitions du dictionnaire poétique. Ce procédé libère les langues et les inspirations. Les élèves s’aperçoivent que ce n’est pas aussi sérieux que ce qu’ils croyaient, que l’exercice fait principalement appel à leur imaginaire. Ils sont moins réticents. Les 3e n’en ont pas besoin, ils vont directement à l’histoire.
Que retenez-vous de ces expériences ?
     F.J. La grande inventivité, la grande fraîcheur des élèves, que ce soit des petits de 5e dans des quartiers et des classes difficiles ou des 3e de Centre-ville. Je les trouve vifs, rapides, ingénieux, poétiques souvent. C’est toujours une surprise pour moi. J’avais une classe relativement faible il y a trois ans, et les deux dernières années, une classe avec des élèves beaucoup plus à l’aise. Ce ne sont pas du tout les mêmes aptitudes, mais ça ne veut pas dire qu’un texte va être mieux qu’un autre. Au final, ils produisent de très beaux récits. Les uns partent d’un peu plus loin, et il faut les aider, mais la créativité est partout. C’est à chaque fois une belle expérience, émouvante.
Quel a été le sujet cette année ?
     F.J. La fin de la Première Guerre mondiale, le retour d’un père amoché alors que la famille se porte parfaitement bien. Dans le premier chapitre, le père pousse la porte du jardin, ses proches ne le reconnaissent pas. Et pour cause, il a changé physiquement mais surtout affectivement, mentalement. Il est complètement détruit et s’adonne à l’alcoolisme. La petite famille vole en éclats, mais va tenir bon malgré les vents mauvais.
 
 
À Écouter :
  • Le retour
  • Comment réparer le bonheur
       (avec une pédale de machine à coudre)
  • Le Fabuleux destin d'Awa
  •  C.A.P de tuer
  • Aux confins d'un nouveau monde
 
Avec les Voix de Sandrine Vermot-Desroches •
Alain Absire • Émilie Absire • Jean-Antoine Loiseau • Marie-Hélène Chimisanas
 
À ÉCOUTER
 
Entretien avec Mariangela Roselli
Propos recueillis par Nathalie Jungerman
 
Mariangela Roselli est enseignante-chercheure en sociologie : Département de sociologie / Université Toulouse 2-Jean Jaurès. Laboratoire CERTOP/CNRS. Elle a observé le comportement des adolescents lors des ateliers d'écriture réalisés dans le cadre de « Réparer le langage, je peux ». Tous les résultats sont inédits et feront l'objet d'une thèse d'habilitation à diriger des recherches en sociologie, qui sera soutenue à l'automne 2020 à l'Université Toulouse 2-Jean Jaurès.
 
La « sociologie des lecteurs » est votre principal domaine de recherche. Dans le cadre du projet « Réparer le langage, je peux », vous vous êtes intéressée aux ateliers collaboratifs qui ont eu lieu pendant une année scolaire (2018-2019). Avez-vous observé, chez les élèves, une évolution ou un changement de comportement dans la relation à l'écriture puis au livre ?
     Mariangela Roselli L'un des points de départ de l'enquête sociologique était de regarder si des changements intervenaient sur tous les élèves, avec une attention particulière portée aux élèves les moins dotés en capital culturel et littéraire et les plus éloignés de la pratique de la lecture et de l'écriture scolaires. Pendant neuf mois, nous avons observé six ateliers, dont trois en section spécialisée du collège (une 4e de consolidation, une 4e SEGPA et une 3e prépa pro chez les Apprentis d'Auteuil). Dès la quatrième semaine de séance hebdomadaire, nous avons remarqué que dans tous les ateliers, il y avait des transformations de postures corporelles (plus droites et plus convergentes, plus capables de rester concentrés et à l'écoute de l'autre) et de pratiques d'énonciation (prise de parole, libre expression, expressivité et créativité narratives accrues). Les changements portent autant sur les conduites que sur les pratiques, avec un cheminement des trois quarts des élèves observés dans une démarche d'introspection, voire de réflexivité. Quand il ne se passait rien à l’écrit, il se passait toujours quelque chose, autrement et ailleurs. Il a fallu alors être plus attentif à ce qui se produisait effectivement. Un cadre et une échelle d’observation ont dû être trouvés pour percevoir les variations entre les séances d’un même atelier de quinze jours. L’échelle d’observation s’est finalement adaptée : à la fois plus ouverte et plus immergée, elle était en dialogue constant avec le terrain. Pour voir, il a fallu regarder sans préjugés, sans attentes, tout en gardant à l’esprit l’interrogation sur les mécanismes à l’œuvre derrière les faits. S’il y avait peu d’élèves engagés dans l’écriture, il y avait en revanche beaucoup d’élèves, initialement incrédules, réticents et résistants au travail sur des textes, qui changeaient de posture et d’attitude. Le fait de se retrouver dans une configuration moins prescriptive que la classe et le cours, et à une autre place de celle d’élève apprenant, suffisait à changer la donne.
Est-ce que ce changement s'opère chez tous les élèves, quelles que soient leurs difficultés avec l’écriture et la lecture ?
      M.R. Les transformations de postures et de pratiques sont plus fréquentes et plus profondes chez les élèves éloignés de la lecture et de l'écriture, dans la mesure où la distance est plus longue à parcourir entre leurs pratiques ordinaires, leurs consommations culturelles et les attentes de production textuelle de l'école. Les transformations peuvent « prendre » plus rapidement, se multiplier et revêtir des formes plus diverses et inédites. Par exemple, un élève qui se définit lui-même comme un geek invétéré a commencé, dès le mois de novembre, soit deux mois après le début de l'atelier d'écriture collaborative, à consacrer tout son argent de poche à l'achat de romans d'aventure dans une grande surface culturelle où il passe désormais des heures à lire entre les présentoirs et les rayons. Il s'agit là d'une vraie conversion à la lecture de livres. Un autre élève âgé de 16 ans, scolarisé à nouveau après deux ans de déscolarisation, s'est révélé en écrivant spontanément un texte de chanson rap qui conclut l'un des romans. Plus rares et plus complexes sont en revanche les conversions vers l'écriture scolaire des lecteurs et scripteurs amateurs qui n'apprécient ni l'activité collective, étant des solitaires électifs, ni la « fabrication artisanale » d'un roman à la pièce et par à-coups, alors qu'ils ont une image et parfois même une pratique d'une écriture personnelle, intime et surtout individuelle.
 
 
Cet email a été envoyé à nathalie.jungerman@laposte.net.
 
 
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