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Lettre d’information - Actualités
FloriHebdo - Lettre #7 - 5 mai 2020
 
ÉCRIRE UN JOURNAL
 
FloriHebdo - Lettre #7
 
Photos Ninon Brétécher. Les toits de Manosque. René Frégni
Montage N. Jungerman
 
 
UN JOURNAL À SOI, INTIME, PERSONNEL,
D'ÉCRITURE,
DE CONFINEMENT...
 
Depuis le confinement, nombreux sont ceux – écrivains ou pas – qui tiennent un journal. Ce journal est public, mis en ligne, actualisé chaque jour ou chaque semaine, et les lecteurs le lisent, pour ainsi dire, au rythme de l’écriture. Il a perdu son épithète « intime » – précision propre à la langue française pour le distinguer de la presse quotidienne (un seul mot en anglais, allemand ou italien : diary, Tagebuch, diaro) – et se nomme « journal de confinement ». Il n’en est pas moins une « série de traces datées », définition que donne Philippe Lejeune au journal « intime » ou « personnel », et reflète le bouleversement que nous vivons… Il nous a semblé intéressant de nous pencher sur la variété et les spécificités de cette pratique, sur les circonstances qui amènent à cette forme d’écriture, en relisant, précisément, l’interview de Philippe Lejeune, spécialiste du genre autobiographique qui a créé, en 1992, l’APA (l’Association pour l’Autobiographie). Il publiait aux éditions Textuel en 2003, avec Catherine Bogaert, Un Journal à soi, puis en 2006, une première anthologie consacrée au Journal intime de la Renaissance au XXIème siècle. L’entretien réalisé avec Annie Ernaux, au moment de la parution de son « journal d’écriture » (L’Atelier noir, Les Busclat, 2011), s’est également imposé. Elle y consigne ses recherches et réflexions qui précèdent la rédaction de ses ouvrages. Elle s’est servie de ce document pour concevoir et écrire Les Années (Gallimard, 2008) : « Je ne voulais pas inventer la gestation du texte mais m’appuyer sur la réalité et celle-ci était contenue dans le journal d’écriture, de 1983 à 2002. »
L’écrivain manosquin René Frégni, pour qui le journal permet de « revenir à l'essentiel : la beauté, la sensibilité, la sensualité, celles de la nature et celles des êtres* », auteur d’une vingtaine de romans (Je me souviens de tous vos rêves et La Fiancée des Corbeaux sont écrits sous la forme d’un journal), publiait en novembre dernier, Carnets de prison ou l'oubli des rivières dans la collection Tracts de Gallimard. Il nous offre aujourd’hui un texte poétique, daté du 20 avril 2020, intitulé  « Le jardin de ma mère ».
 
NATHALIE JUNGERMAN
 
* Entretien avec la rédaction de La Haute-Provence Info, février 2016
 
 
Entretien avec PHILIPPE LEJEUNE. Extraits.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman (FloriLettres n°36, 2004)

        De façon générale, dans quelles circonstances se met-on à écrire un journal ?
Philippe Lejeune Quand on a une pression de l’intérieur ou de l’extérieur qui vous dit qu’il faut faire ça pour essayer à la fois de restaurer une communication existante et d’autre part, mobiliser son énergie. J’ai été très frappé par la notion de résistance. Il y a toutes sortes de stéréotypes sur le journal, comme avachissement, abandon, faiblesse etc. sur le plan moral – ce qui peut exister –, mais c’est aussi la résistance, la construction de soi qui sont des actes positifs. Les diaristes sont des gens qui essaient de vivre. Tenir un journal n’a rien de ridicule, de niais, mais reflète la gravité de la vie, tout simplement. Ce n’est pas une activité permanente. On écrit pendant des mois, trois ans, huit ans, quinze jours, on s’arrête et on reprend dans d’autres circonstances. C’est une activité discontinue.
         Le journal intime, écriture de la spontanéité, est-il considéré comme un genre littéraire ?
P. L. Il l’est devenu, par la publication et surtout par l’anticipation de la publication, c’est-à-dire qu’à partir du moment où on a publié des journaux, votre journal pourra éventuellement l'être aussi, donc vous allez y faire attention, ce n’est pas aussi immédiat que sur Internet, mais de temps en temps vous allez vous relire, chercher à être le plus intelligent. Aujourd’hui, il y a des écrivains qui publient régulièrement leur journal. Ils écrivent en sachant que dans deux ou trois ans ce sera sur la table d’un libraire. (...) Annie Ernaux a publié épisodiquement des journaux mais dans le cadre d’une stratégie littéraire très compliquée. Nous avons réalisé ensemble une émission vidéo d’une heure sur l’autobiographie pour le Centre Nationale d’Enseignement à Distance, il y a deux ans.
          La relation entre journal et autobiographie ?
P.L. Il s’agit dans les deux cas de parler de soi, de produire une image ou un récit de sa vie, mais néanmoins, ce sont les deux pôles opposés du même terrain. L’autobiographie est une construction rétrospective qui forcément privilégie l’unification de la personne. L’autobiographie a pour but de construire une image cohérente et englobante alors que la visée du journal, c’est l’inverse. C’est de fixer la vie au moment où elle se passe. Tenir un journal c’est enregistrer la diversité, les changements, et écrire son autobiographie, c’est effacer le changement. En fait, les autobiographes montrent les transformations de la vie telles qu’ils les voient aujourd’hui et peut-être pas telles qu’elles se sont réellement passées. Rien de plus cruel pour une autobiographie que la confrontation avec le journal qui correspond. D’une certaine manière, l’autobiographie arrête la vie ou plutôt elle la voit depuis le moment présent, et par conséquent elle en donne une construction et une image qui peut-être l’empêchera d’évoluer. Tandis que le journal, lui, accepte le passage, la métamorphose, la transformation, il n’est pas fait pour donner une cohérence, il est fait pour enregistrer une trace. C’est très différent.
 
 
Entretien avec ANNIE ERNAUX. Extrait.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman (FloriLettres n°128, 2011)


         À la question que je posais à Philippe Lejeune à propos du rapport entre le journal et l’autobiographie, il me répondait : « (...) Tenir un journal c’est enregistrer la diversité, les changements, et écrire son autobiographie, c’est effacer le changement. (...) D’une certaine manière l’autobiographie arrête la vie ou plutôt elle la voit depuis le moment présent (…) Tandis que le journal, lui, accepte le passage, la métamorphose, la transformation, il n’est pas fait pour donner une cohérence, il est fait pour enregistrer une trace. » Qu’en pensez-vous ?
Annie Ernaux Je suis entièrement d’accord, et l’on peut dire en ce sens que je n’ai jamais écrit d’autobiographie. Je n’ai jamais essayé de fixer quoi que ce soit, pas construit une vie écrite. Dans Les Années, j’ai voulu justement, au travers des photos décrites et du commentaire qui les accompagne, saisir l’évolution du corps, des vêtements, du milieu social, mais aussi les fluctuations et les contradictions à l’intérieur de soi, faire ressentir à la fois ce qu’il y a de permanent dans un être et ce qui change, tout cela en relation par ailleurs avec la permanence et l’évolution de la société et des milieux traverses. Souvent, c’est la consultation de mon journal intime qui m’a permis de définir avec certitude cette mobilité des opinions, des sentiments, des croyances personnelles, de dater les mouvements psychiques à travers le temps d’une vie de femme entre 1945 environ jusqu’en 2007. L’instantanéité du journal lui confère une valeur unique. Pour les années à propos desquelles je ne disposais pas de journal (celui qui va de seize à vingt-deux ans a disparu), je me suis fondée sur des souvenirs de sensations, de scènes. Mais cette mémoire de soi ne peut, à mon sens, n’être saisie réellement que dans la reconstitution du monde autour, lequel bouge sans cesse aussi. La difficulté de l’entreprise des Années, résidait dans l’écriture de cette mouvance – qui n’est pas isomorphe – de soi et de la société. Cela supposait de rompre complètement avec l’autobiographie traditionnelle, tout en conservant le déroulement chronologique, parce que la dimension la plus importante de nos vies, c’est ça, le passage du temps.
 
 
« Dans la petite chambre enrubannée de coussins et d’estampes. Dans les mystères du jour, je songe. Prisonnière à peu près de mes livres, de mes rêves les plus secrets d’où je m’évade pour faire preuve d’existence visible, en dansant, en criant, en dînant un peu partout ! Je joue des cymbales pour réveiller l’enchantement. Je joue du cor au fond des bois, je poursuis l’éternelle chasse, mâchant des feuilles amères, des lotus et des violettes d’automne. Et l’amour me poursuit malgré moi parce qu’il est le péage de mes vingt ans, le tribut de l’adolescence et de l’espoir. » Mireille Havet (Le [mercredi] 10 septembre 1919. Journal 1919-1924, Éd. Claire Paulhan, 2005
 
 
 
 René Frégni. Photo Ninon Brétécher
 
RENÉ FRÉGNI
Le 20 avril 2020 - Poésie du confinement
 
Le jardin de ma mère

J’habite un quartier de pomme.
Je regarde la flamme jaune et bleue des iris.
Un homme et un petit chat blanc, dans l’or des genêts.
Une femme presque nue au milieu de l’été.
Dans l’ombre, la monnaie du pape plus belle que le vatican.
L’encre de Chine des chênes sur la page rose du soir.
Le virus ne vient pas de Chine, il a été inventé dans le laboratoire des oiseaux, il me rajeunit, j’ai la quarantaine.
Les sangliers visitent Paris en famille.
Les loups font leurs courses à Carrefour.
De nos fenêtres, nous regardons passer dans la rue les personnages de romans, Meursault, Bardamu, Raskolnikov, le Grand Meaulnes, Gervaise et madame Bovary, Jean Valjean tient la main de Cosette, Molloy se traîne dans un pré où paissent des vaches…
Les aéroports mangés par l’herbe et silencieux, les mouettes d’acier clouées au sol, ailes ouvertes.
Les grands paquebots blancs qui rouillent au fond des ports.
Les vieilles villes couvertes de poussière.
Les dimanches matins de l’enfance qui ressemblent à l’été.
Les dimanches soirs plus tristes qu’un dortoir de caserne, qu’une odeur de pensionnat.
Le parfum des lilas qui montent dans les cuisines.
Les milliards de poules qui ne verront jamais le soleil, sur leurs pattes de verre.
L’odeur pestilentielle de la peur, entre les murs de sang des abattoirs.
Nous devrions nous contenter de nos jardins, ils sont pleins de vie, pleins de beauté.
Nos frigos sont pleins de sucre et nos télés pleines de morts.
J’aime l’odeur chaude et craquante du pain qui sort du four dans le moindre village.
L’odeur des talus après la pluie.
L’odeur verte des rivières au mois d’août, sous les saules.
L’odeur tiède du corps d’Isabelle qui sèche ses cheveux, sa poitrine haute.
M’endormir dans le dos d’Isabelle en écoutant la nuit.
Les villes sont belles de loin. Quand le soleil se couche leurs tours sont douces et roses.
Quand les trains y entrent elles sont grises et sales, les valérianes du ballast sentent déjà le métro.
J’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas.
Je voyage dans les jardins oubliés de mon enfance. Ma mère y sème du persil au printemps.
Je me cache dans un vieux pigeonnier pour voir la voisine étendre son linge. Quand elle lève les bras, je vois deux touffes de poils et des cuisses blanches.
J’aime que ma mère me dise « Allons voir les belles de nuit » ou qu’elle me lise des histoires d’écureuils dans le soleil de la cuisine.
À l’école je n’entends rien, j’attends mon tour de lire. J’ai peur.
Dans le jardin j’écoute chaque mot de ma mère, je retiens tout.
Les soirs d’hiver, sur les vitres couvertes de buée, je dessine des paysages de neige pour ne pas aller à l’école le lendemain. À Marseille il ne neige jamais.
Avec quelques mots appris dans un jardin on comprend tout ce qui vit, passe, disparaît. On comprend la tendresse et on comprend la haine.
J’aime tout ce que ma mère ne savait pas et qu’elle m’a appris. Avec l’amour, la peur quitte nos ventres.
Je prends mon chat dans les bras et nous regardons par la fenêtre, la pluie, le vent, le clocher du village qui a de la brume jusqu’au cou, le pinceau noir des cyprès qui dessine les nuages, la faucille des hirondelles les soirs de juin.
J’aime partir chercher des mots sur les chemins, je fais un pas, je trouve un mot, un autre pas… J’avance dans des forêts de mots, je me perds dans des poèmes qui sentent le champignon, la liberté et l’aubépine.
Il y a un monde dans chaque mot.
Chaque matin, avec mon bol rouge et l’odeur du café, j’ouvre le cahier des souvenirs et j’entre dans le pays bleu de la mémoire.
Les mots de ma mère dansent autour de moi, comme la poussière dans le soleil d’une chambre.
Je lui parle comme dans notre jardin, notre cuisine, aux confins de Marseille. Elle me regarde si tendrement que nous sommes immortels.
Écrire c’est aimer, sans la peur épuisante d’être abandonné.
 
 
Tracts de Crise (N°08) • Les jours barbares. RENÉ FRÉGNI
 
EXTRAIT CHOISI
Colette

La naissance du jour, Flammarion, 1928.
 
La naissance du jour – évocation de l’enfance, des amours, de la nature – offre une variation de formes : essai, poème en prose, monologue intérieur où Colette apparaît en son nom propre. L’écriture, d’apparence autobiographique, repose sur des anecdotes fictives et semble plus proche de ce que Philippe Lejeune nomme « l’espace autobiographique » situé entre réel et imaginaire. N.Jungerman
 « Demain, je surprendrai l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle… Le chemin de côte qui remonte de la nuit, de la brume et de la mer… Et puis le bain, le travail, le repos… Comme tout pourrait être simple… Aurais-je atteint ici ce que l’on ne recommence point ? Tout est ressemblant aux premières années de ma vie, et je reconnais peu à peu, au rétrécissement du domaine rural, aux chats, à la chienne vieillie, à l’émerveillement, à une sérénité dont je sens de loin le souffle – miséricordieuse humidité, promesse de pluie réparatrice suspendue sur ma vie encore orageuse – je reconnais le chemin du retour. »
 
Certaines personnes sont plus portées que d’autres à tenir un journal de confinement : celles dont le métier c’est, justement, l’écriture. Voici quelques publications à signaler. Sur des blogs, sur des sites, sur FaceBook… Il y a autant d’approches que d’auteurs : les uns en solo, d’autres en collectif. Mais tous avec une attention extrême à ce qui se passe, comment le dire, comment le comprendre. Soi et les autres. L’avant, le pendant et l’après. Elisabeth LC.
 
 
Journal du confinement de Livres Hebdo, rédigé à tour de rôle par différents professionnels du livre.
 
 
Cet email a été envoyé à nathalie.jungerman@laposte.net.
 
 
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